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Ces derniers mois, la situation sécuritaire s’est encore considérablement dégradée en Libye. Craignant pour sa vie, Ahmed al-Ghazali, un père de famille marocain installé à Tripoli depuis plus de 20 ans a décidé de tout plaquer pour tenter de traverser la mer Méditerranée avec sa famille. Il est arrivé en Italie le 18 avril 2017. Il raconte sa traversée, durant laquelle il a failli laisser sa vie.

Sur fond de crise politique, la Libye sombre dans la violence depuis la chute de Mouammar Kadhafi en octobre 2011. Les vols à main armée, enlèvements et assassinats se sont multipliés ces derniers mois, notamment dans les rues de la capitale Tripoli.
Ahmed al-Ghazali est Marocain, il travaillait dans un salon de coiffure à Tripoli :



"J’ai vu leurs cadavres étalés sur les embarcations"

J’habitais à Tripoli avec ma femme et mes deux filles de 20 et 17 ans. Avec la recrudescence de la violence et des kidnappings, j’ai décidé de partir, il ne me restait plus d’autre choix que de tenter l’aventure en Europe, avec tous les dangers que cela implique.

J’ai donc vendu tous mes biens, essentiellement des meubles, pour pouvoir me payer le voyage, qui coûte autour de 12 000 dinars libyens [environ 8000 euros].

Mi-mars, je me suis rendu avec ma famille à Sabratha [70 km à l’ouest de Tripoli], d’où partent les embarcations de migrants vers l’Europe. Les passeurs nous ont accueillis dans un appartement exigu. Nous étions une dizaine de familles, environ 70 personnes.
Les conditions étaient très pénibles, les douches et les toilettes étaient insalubres et en plus il y a eu une épidémie de poux.

Avant leur départ, les migrants ont séjourné plus de trois semaines dans un appartement inslalubre à Sabrata. Images filmées par notre Observateur, Ahmed al-Ghazali.
A Sabratha, il y a des gangs qui kidnappent des migrants – qui se sont engagés avec un passeur – pour réclamer des rançons aux passeurs. En général, ces derniers acceptent de payer pour leur libération, parce qu’ils cherchent à garder une bonne réputation auprès des candidats à l’exil pour continuer à faire tourner leur business.

Le départ a eu lieu une semaine après notre arrivée à Sabratha. Nous étions 70 à 80 personnes. Nous sommes montés, avec ma femme et mes filles, dans une embarcation en bois. Il y avait d’autres familles aussi. Nous étions escortés par une autre embarcation remplie d’hommes armés, qui travaillaient pour le passeur. Ils étaient censés nous protéger des gangs qui sillonnent la côte, à la recherche de bateaux à voler.

Ce jour-là, la mer était agitée. Peu après notre départ, l’embarcation a percuté un rocher, ça a commencé à prendre l’eau. Tout le monde avait peur, des gens criaient. Les hommes armés nous ont enjoints de continuer, mais l’un des migrants a alerté le passeur par téléphone, et ce dernier a ordonné à ses hommes de nous laisser rebrousser chemin. Nous sommes donc retournés dans l’appartement où nous sommes restés trois semaines.

Le moteur de la barque de migrants est tombé en panne en pleine nuit.Images filmées par notre Observateur, Ahmed al-Ghazali.


Nous avons pris à nouveau le départ la nuit du 15 avril, cette fois, escortés par deux embarcations de miliciens armés. Une fois arrivés près des eaux territoriales italiennes, les hommes armés ont rebroussé chemin et nous avons poursuivi.

Plus de 70 passagers ont été entassés dans cette petite embarcation. Images transmises par notre Observateur.
 
 
Mais dès le lendemain il y a eu plein de problèmes. Nous avons eu des pannes de moteur à répétition, des passagers ont fait des malaises…. Le jour d’après, le 16 avril, nous avons été secourus par un bateau de marchandises.


Les migrants ont été secourus par un bateau de transport de marchandises. Images filmées par notre Observateur.

Ceci dit , il n'était pas équipé pour accueillir autant de personnes. Il n’y avait pas d’endroit où dormir, pas de couvertures. Surtout que nous avons été rapidement plus nombreux : sur le chemin, nous avons croisé plusieurs embarcations transportant des migrants. Nous leur avons balancé nos gilets de sauvetage, et les avons aidés à monter sur le bateau. C’était des gens qui venaient d’Afrique subsaharienne, ils étaient exténués. Certains étaient morts, j’ai vu leurs cadavres étalés sur les embarcations.

Au final, nous nous sommes retrouvés à plus de 1200 sur le bateau de marchandises. Il y avait des gens qui vomissaient, d’autres perdaient connaissance. Par mesure de sécurité, l’équipage s’était calfeutré à l’intérieur.


Sur ce canot pneumatique, plusieurs cadavres. Photo transmise par notre Observateur.


 


Quand nous nous sommes rapprochés de Malte, des volontaires de la Croix-Rouge sont venus sur le bateau pour nous aider. Ils ont distribué des biscuits et des bouteilles d’eau aux migrants.

Finalement, nous sommes arrivés deux jours plus tard en Italie, en Calabre. Le bateau a accosté au port de Vibo Marina. En arrivant, ma fille a perdu connaissance, elle était déshydratée. Heureusement, des ONG étaient sur place, et lui sont venus rapidement en aide.

Nous avons par la suite été conduits dans un centre d’accueil dans la ville de Briatico, à quelques kilomètres de notre point d’arrivée.
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A leur arrivée au port, les migrants ont été secourus notamment par les volontaires de la Croix-Rouge italienne.

Depuis la chute de Mouammar Kadhafi le 20 octobre 2011, la Libye est devenue une plaque tournante de l’immigration clandestine vers l’Europe. Les migrants s’y rendent notamment depuis le Soudan et le Niger pour tenter de rallier les côtes italiennes. Les villes côtières de Misrata, Zouaoua et Sabratha sont les principaux points de départ des embarcations vers l’Europe.

Selon un décompte de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), en 2016, 5 000 personnes sont mortes ou disparues en mer Méditerranée, dont 666 venaient de Libye.  
Article publié par la rédaction des Observateurs dans le cadre du projet InfoMigrants.
Article écrit en collaboration avec
Dana Alboz

Dana Alboz , Journaliste arabophone / InfoMigrants.net