Des centaines d’abeilles, inertes, agonisent et meurent sur leur ruche. Dans une vidéo publiée le 5 mai et vue plus de deux millions de fois, notre Observateur, apiculteur en région parisienne, entend dénoncer les insecticides qui, selon lui, tuent ses butineuses. Il affirme qu’elles ont été empoisonnées dans un champ de colza voisin, où seraient déversés des pesticides.

"Voilà... c'est cela la mort des abeilles à cause des pesticides... En rentrant des champs de la mort, elles agonisent et se jettent en dehors des ruches pour mourir. L'agriculture chimique ou la guerre contre la nature", écrit notre Observateur sur sa page Facebook.

Depuis deux ans, un apiculteur a remarqué une très forte hausse de la mortalité chez ses abeilles. Ce printemps, le phénomène s’est renforcé. En découvrant des centaines d’abeilles mortes ou agonisantes le 5 mai, il a décidé de filmer la scène et de publier un cri d’alarme sur sa page Facebook. Depuis, sa vidéo a été vue plus de deux millions de fois et reprise sur la page du site Mr Mondialisation.

"Elles butinent dans un endroit qui les tue"

Notre Observateur, Christophe Nedelec, est un apiculteur qui travaille en région parisienne, près de la ville de Chelles. Informaticien le matin et l'après-midi, il devient ensuite apiculteur et s’occupe d’une quarantaine de ruches, à Villevaudé et à l’espace naturel de Montguichet, à Chelles.

Normalement les colonies d’abeilles sont puissantes au moment du printemps, elles sont nombreuses et très actives, mais là, on voit des butineuses [celles qui récoltent le pollen et le nectar des fleurs, NDLR] en train d’agoniser. Ce n’est pas normal.

J’ai fait venir un vétérinaire pour les analyser. Il a diagnostiqué un empoisonnement et a envoyé des échantillons en laboratoire, c'est en cours d'analyse pour voir quel produit serait responsables. Elles sont très certainement allées butiner dans un endroit qui les tue. Le seul problème est que les nouveaux insecticides de type "néonicotinoïdes" sont très difficiles à détecter puisqu’ils ont besoin de 100 fois moins de concentration pour être actifs.

D’autres abeilles mortes au pied d’une ruche à Villeparisis. Photo prise par un collègue de Christophe Nedelec, le 10 mai 2017.

Je soupçonne des champs de colza situés à environ 300 mètres à vol d’abeille des ruches. Des insecticides y sont répandus. Des collègues également implantés à Villevaudé ou à Villeparis ont eu exactement le même problème. Quand on voit ces abeilles en train de mourir, on sait tout de suite que ce sont les produits chimiques : les voir ressortir comme ça de la ruche après avoir butiné et mourir rapidemment, c'est typique d'un empoisonnement.

"Nous fuyons les agriculteurs"

Sans abeille, il n’y a pas de récolte. En fait, on rend un service gratuit de pollinisation aux agriculteurs. On devrait donc être partenaires. Mais aujourd’hui les rapports sont inégaux : les apiculteurs déplacent leurs ruches quand il y a trop de pesticides. C’est d’ailleurs ce que je compte faire pour les dix ruches que j’ai à Villevaudé.

"Mon miel est notamment vendu dans une boutique à Chelles, il n’est pas bio parce que je ne peux pas remplir les critères stricts dans des zones péri-urbaines. Je vends entre 250 et 600 kilos de miel par an, autour de 20 euros le kilo", explique notre Observateur.

Nous fuyons les agriculteurs. C’est très clair. On privilégie les zones périurbaines, protégées ou montagneuses. Notamment parce qu’on ne peut rien imposer aux gros agriculteurs, qui dirigent des business et se souvent soutenus par les maires et les préfets avec eux. C’est un peu comme David contre Goliath.

Mais, si les abeilles sont aujourd’hui en danger, ce n’est pas seulement la faute des pesticides. Il y a aussi les parasites, les maladies, la stabilité génétique des abeilles et la dégradation du milieu naturel. Le tout forme un cocktail détonant, avec des taux de mortalité en hiver qui peuvent atteindre les 70 %.

Connue et documentée, cette catastrophe environnementale inquiète parce que les abeilles sont des actrices majeures de la pollinisation. Sans elles, 70 % des cultures mourraient.
 
"L’apiculture est un acte de résistance"

Notre Observateur a fabriqué des ruches traditionelles à partir de troncs de chataîgners et de pierres de taille, pour s’adapter le mieux possible à la naturalité des abeilles. Vidéo publiée sur sa page Facebook.

Mais je ne suis pas fataliste pour autant, surtout depuis le succès de ma vidéo. J’ai vraiment été surpris par l’extraordinaire émotion qu’elle a suscitée, je ne m’y attendais pas. Je pense que les gens connaissent bien le problème de la disparition des abeilles, mais ils ne voient pas les abeilles mourir, ils ne visualisent pas la catastrophe. Depuis, plein de gens m’ont encouragé et m’ont proposé leur aide. Trois personnes m’ont même offert un emplacement pour mes ruches, afin de les éloigner des champs de colza. Tout ce mouvement m’encourage à continuer, parce que l’apiculture est un acte de résistance.

Depuis l’apparition des insecticides de type "néonicotinoïdes" en 1995, 300 000 ruches périssent chaque année, selon l’Union nationale de l’apiculture française (UNAF). Le syndicat affirme par ailleurs que le taux de mortalité des abeilles est passé de 5 à 30% en France. Ce lien de cause à effet entre l’utilisation de produits phytosanitaires et l’effondrement des populations de pollinisateurs est confirmé par des nombreuses études scientifiques, notamment celle de l’université du Maryland publiée dans la revue Nature en septembre 2016.

Le principal fabriquant de ces produits phytosanitaires, Bayer, a racheté le groupe Monsanto en 2016. "Les néonicotinoïdes sont sans danger s'ils sont utilisés correctement", affirmait un porte-parole du groupe allemand en réponse à un moratoire de l’Union européenne, qui demandait la restriction de l’utilisation, entre autres, de deux de ses insecticides.

La Commission européenne a proposé, le 23 mars 2017, la transformation de ce moratoire en interdiction pure et simple, à l’exception des cultures sous serre. Ce projet de règlement doit être voté par les représentants des États membres de l’UE au mois de mai.

UPDATE 19/5/17 : Attention, il est possible que vous ayez vu circuler sur Facebook, ces derniers jours, un article intitulé "Monsanto dévoile une abeille transgénique résistante aux pesticides néonicotinoïdes". Publié sur le site scienceinfo.fr en avril 2016, cet article est faux. Ce site Internet est parodique, comme on peut le lire dans sa rubrique "À propos" : "Qu’on se le dise une fois pour toutes : le site ScienceInfo.fr est un site parodique, satirique, anxiogène et sans gêne."

Article écrit en collaboration avec
Liselotte Mas

Liselotte Mas