Le football est parfois le révélateur des tensions : pour se qualifier pour la phase finale de la Ligue des champions asiatique, le destin du club de football iranien Persépolis Téhéran était lié à un autre match, opposant une équipe saoudienne à une équipe qatarie. Sur fond de guerre diplomatique entre l’Iran et l’Arabie saoudite, les supporteurs iraniens ont eu vite fait de crier au complot dès que les scores ont été défavorables à leur équipe… avant de finalement se remettre en question à l’issue du match.

Pendant 90 minutes, les supporteurs de l’équipe iranienne du Persépolis Téhéran ont retenu leur souffle, lundi 8 mai. Près de 48 000 supporteurs iraniens s’était pressés au stade Azadi, à Persépolis, pour assister au match de leur équipe, le Persépolis Téhéran Football Club, face à l’équipe émirati de Al Wahda. Du côté iranien, une victoire était impérative pour se qualifier pour les seizièmes de finale de Ligue des champions asiatique.

Mais il n'avait pas tout à fait le contrôle de la situation : les supporteurs devaient attendre le résultat d’un autre match, opposant l’équipe qatarie d’Al Rayyan à l’équipe saoudienne d’Al Hilal. Le calcul était simple : si l’équipe qatarie battait l’équipe saoudienne, le Persépolis Téhéran Football Club était éliminé de la compétition.

La configuration sportive a donc laissé place chez les supporteurs et commentateurs iraniens à des critiques avant le match : les tensions diplomatiques étant importantes entre l’Iran et les pays du Golfe, la plupart des supporteurs de football iranien étaient persuadés, avant le match, que les deux équipes qatarie et saoudienne allaient truquer le match pour éliminer l’équipe iranienne. Des théories du complot footballistiques largement relayées sur les réseaux sociaux avant le match.

Un fan iranien tweete : "Je suis à 99,9 % sûr que notre équipe ne va pas se qualifier. Al Hilal est déjà qualifié, et il suffit que Al-Rayyan gagne pour se qualifier. Il va y avoir un arrangement."

Un match suivi les yeux rivés sur le téléphone

Contre toute attente, la première partie du match a plutôt tourné à l’avantage de l’équipe iranienne : le FC Persépolis gagnait 2-1 pendant que dans l’autre match, l’équipe saoudienne de Al Hilal battait l’équipe qatarie de Al Rayyan 1-0. Pour autant, des commentateurs iraniens n’ont pas hésité de se faire l'écho, lors de la mi-temps, des craintes des supporteurs : selon eux, l’équipe qatarie allait se laisser battre par l’équipe saoudienne, et éliminer le FC Persépolis.

Leurs craintes allaient se vérifier peu après le début de la seconde mi-temps, et déclencher un flot de commentaires haineux : dans l’autre match, l’équipe qatarie d’Al Rayyan marquait successivement deux buts contre l’équipe saoudienne d’Al Hilal portant le score à 2-1 en faveur des Saoudiens. À ce moment du match, l’équipe iranienne était donc éliminée. À la télévision publique iranienne, les commentateurs sportifs se sont alors ouvertement demandés : "La Confédération asiatique de football fait-elle des efforts pour surveiller les arrangements des équipes arabes ?"

Les yeux rivés sur leur téléphone portable dans le stade Azadi, les supporteurs iraniens redoutaient le "complot "tant dénoncé par les commentateurs. Mais leurs craintes allaient s’envoler en fin de match : l’équipe saoudienne d’Al Hilal allait finalement l’emporter 4 à 3 face à l’équipe qatarie d’Al Rayyan, pendant que dans le même temps, Persépolis remportait facile sont match 4-2. L’équipe iranienne était donc finalement qualifiée, au grand bonheur du stade.


Mea culpa et remise en question en série après le match

Parfois, le football est le révélateur des tensions diplomatiques, mais aussi, des remises en question. Peu de temps après le match, de nombreux internautes et commentateurs de la vie politique iranienne se sont interrogés sur ce déferlement de haine anti pays du Golfe et d’attitudes conspirationnistes autour de ce match de football, une introspection rarement observée dans le cadre d’événements irano-arabes.

De nombreux supporteurs ont expliqué être désolés d’avoir douté de l’intégrité du club saoudien, et ont contacté des fans de Al-Hilal pour les remercier de leur professionnalisme.

Un internaute iranien tweete : "Il y a eu beaucoup de théories du complot autour de ce match. Mais à la fin, Al Hilal a bien joué et a honoré le football".

Le journaliste Omid Tousheh tweete :"Quand Al Hilal bat un autre club arabe, cela doit nous rappeler qu’il faut repenser ces idées préçoncues que nous avons sur les pays du Golfe."

"Après une nuit comme celle-là, je voudrais m’excuser auprès d’Al Hilal de les avoir accusés de possible collusion".

L’Iran et les pays arabes du Golfe, particulièrement l’Arabie saoudite, mènent une guerre ouverte pour le leadership dans la région. Récemment, le ministre de la Défense iranien a haussé le ton envers Riyad, déclarant que "si les Saoudiens font une idiotie, nous ne laisserons aucune région intacte à l'exception de La Mecque et Médine". Quelques jours auparavant, le vice-prince héritier d'Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane Al Saoud, avait déclaré que "toute lutte d'influence entre Riyad et Téhéran se règlerait en Iran et non pas en Arabie saoudite ".

Ces tensions ont une conséquence dans le monde du football, puisque depuis janvier 2016, les clubs iraniens et saoudiens refusent de se déplacer dans l’autre pays, et jouent leurs rencontres sur terrains neutres dans un autre pays. En 2011, le club d'Al-Hilal avait même accusé l'équipe d'Ispahan d'avoir empoisonné l'eau des bouteilles de leurs joueurs, sans aucun fondement.


Article écrit en collaboration avec
Alijani Ershad

Alijani Ershad , Journaliste