Un tatoueur s’attaque aux autorités japonaises dans un procès inédit, qui pourrait changer le visage de l’industrie du tatouage nippon. Sa campagne "Sauvez le tatouage" tente de redorer l’image d’une pratique historiquement vue d’un mauvais œil et associée aux organisations criminelles violentes.


Le tatoueur Taiki Masuda a attaqué les autorités en justice après avoir reçu une amende en 2015, après une perquisition dans son salon. Les forces de l’ordre se sont appuyées sur l’imprécision d’une loi de 2001 qui prévoit que seuls les professionnels de santé peuvent tatouer. Elles ont alors fermé une dizaine de salons à Osaka, la deuxième ville du Japon. L’ancien maire de cette ville, Toru Hashimoto, avait une position ferme à l’endroit du tatouage. En 2012, il avait demandé à ce que tous les employés municipaux révèlent leurs tatouages, et que ceux qui en portaient quittent leur travail. Son mandat s’est achevé à la fin de l’année 2015.

Des soutiens de la campagne posent avec des affiches où il est écrit : “Docteur ? ou artiste ? Sauvez le tatouage au Japon". Photos : Save Tattooing Facebook page.

Alors que d’autres commerçants payent les amendes et commencent à travailler en secret ou bien ferment boutique, Taiki Masuda a refusé de céder. Il a décidé de lancer la campagne Save Tattooing, "Sauvez le tatouage" en français, pour soutenir son combat. Deux ans plus tard, le procès a commencé. La première audience s’est déroulée le 26 avril 2017 et six autres dates sont prévues aux mois de mai et juin.

The campaign poster. Copyright: Vesuvius, LLC, Criminal Engravement

Le tatouage n’est pas un secteur réglementé au Japon. Le gouvernement n’a pas instauré de normes d’hygiène et de sécurité, ni de licences de tatouages. Les artistes tatoueurs ont opéré jusqu’à ce jour dans une zone grise. Le secteur, prospère, contribue à faire progresser le tourisme et, bien qu’opérant à moitié clandestinement, il est toléré par les autorités. Ce procès pourrait permettre de clarifier la situation.

Taiki Masuda en train de tatouer un client. Photo: Taiki Masuda

“Si ils perdent, ils devront devenir complètement clandestins”

Hyoe Yamamoto est un réalisateur japonais qui prépare un documentaire sur la campagne Save Tattooing. Son équipe et lui suivent l’affaire depuis un an et demi.

“Ils devraient pouvoir gagner ce procès mais il y a de nombreux autres points en jeu. Le groupe s’attend à ce que le procès aille jusqu’à la Cour suprême et que, si Taiki l’emporte, les autorités fassent encore appel.

S’ils perdent, les conséquences seront lourdes pour les artistes tatoueurs. Ils devront devenir complètement clandestins, comme en Corée du Sud [où le tatouage est interdit, NDLR]. Ça ne va pas disparaitre, mais une grande partie de la jeune génération va abandonner. Ces jeunes ont l’impression qu’ils n’ont pas d’espace pour continuer à travailler au Japon. De 70 à 80 % des clients sont étrangers, donc beaucoup d’artistes envisagent déjà de quitter le pays.
Taiki Masuda en train de tatouer un client. Photo: Taiki Masuda

Historiquement, tatouage et crimes sont associés

Historiquement associés au crime, les tatouages sont mal vus au Japon. Au XVIIe siècle, les tatouages servaient à punir et à marquer de façon permanente les criminels. Plus tard, les organisations criminelles, ou yakuzas, ont couvert intégralement leurs membres de tatouages, appelés irezumi. Les tatouages ont alors été à jamais associés à la violence et à la criminalité et interdits au XIXe siècle. Après la Seconde Guerre mondiale, la pratique a été de nouveau autorisée, mais les préjugés sont restées.

Salles de sport, piscines, bains publics et sources chaudes (très prisées des touristes) interdisent leur accès aux personnes tatouées, ou leur demandent de couvrir leurs tatouages avec des bandages. En cherchant à réconcilier son aversion pour les tatouages et son industrie touristique en pleine croissance, le pays a connu quelques situations gênantes.

Un groupe de supporters de la campagne venus assister au procès. Photo: Chelsey McGovern

En 2013, le pays s’est trouvé dans l’embarras, accusé de discrimination culturelle, après l’exclusion d’une femme maori néo-zélandaise d’un bain public à Hokkaido, à cause du tatouage facial traditionnel qu’elle arborait.

Plus récemment, les publicités du dessin animé de Disney "Moana "ont été modifiées, et les nombreux tatouages du personnage Maui ont été effacé.

La version japonaise de la publicité pour le film Moana de Disney a retiré les tatouages du personnage de Maui. A droite, la version américaine de l’affiche.

"J’ai été virée de salles de sports et de piscines – j’en suis maintenant à ma cinquième salle de sport"

Meghan Carroll est une Canadienne qui vit au Japon depuis 10 ans. Elle affirme avoir subi des discriminations en raison de ses tatouages.

J’ai quatre tatouages aujourd’hui et je voudrais en faire une dizaine mais je ne les ai pas faits parce que je sais que ça limiterait beaucoup ce que je peux faire au Japon.

La campagne Save Tattooing a vendu des produits dérivés et récolté des signatures sur deux petitions, une en japonais et une en anglais.

Des produits dérivés de la camapgne Save Tattoing et des pétitions en anglais et japonnais. Photo : Save Tattooing Facebook.

J’ai déjà été virée de salles de sport. J’ai un tatouage en forme de soleil dans le dos et c’est toujours à cause de celui-là que je me fais virer, parce que je ne le vois pas et ne peux pas le couvrir avec un bandage. Quand je prenais une douche après mes exercices, j’essayais de le cacher avec une serviette. Mais, une ou deux fois, quand j’avais le dos tourné, quelqu’un dans le vestiaire le voyait et allait se plaindre. Et quand je retournais à la salle de sport, on me disait que je n’y étais plus acceptée. J’en suis à ma cinquième salle de sport aujourd’hui !
 

Le vrai test pour le pays, ça sera les JO de 2020 à Tokyo, quand des athlètes et des touristes tatoués vont déferler dans la capitale.

Taiki Masuda . Photo: Save Tattooing

"C’est comme l’avortement, quand c’est illégal, ça finit par se passer dans les arrière-boutiques"

Il y a un vrai exode des talents au Japon, tous les bons tatoueurs sont partis en Europe. Ils peuvent se le permettre et ils ne veulent pas avoir à se confronter à tous les ennuis qui arrivent. Pourquoi rester ici quand on vous traite aussi mal ? Le tatouage, c’est comme l’avortement dans les pays où il est interdit : quand c’est illégal, ça finit par se passer dans les arrière-boutiques.

Le Japon est en train d’écraser sa propre culture du tatouage, le tatouage se porte bien partout en Asie, mais pas ici. Quand on connaît l’histoire du Japon avec le tatouage, c’est déchirant.

Des tatouages faits par Hori Benny.Photo: Instagram

J’ai toujours fait en sorte que mon studio ne soit pas trop visible, mais là j’ai carrément enlevé toute forme de pub ou de panneau, je ne fonctionne plus que par le bouche à oreille. J’ai dû me diversifier, j’ai lancé une marque de prêt-à porter l’an dernier, je cherche à faire des choses qui n’attirent pas l’attention des autorités.

C’est difficile de soutenir ouvertement la campagne Save Tatooing, ça revient à mépriser directement la police. Je ne sais pas si la campagne sera couronnée de succès et si c’était le cas, si cela suffira à changer les choses.

Taiki Masuda avec une affiche de la campagne. Photo :
Save Tattooing

En fait, les JO seront une force de changement plus importante que cette campagne. Les étrangers vont débarquer avec tous leur tatouages, comment les autorités vont bien pouvoir faire ?

Article écrit en collaboration avec
Catherine Bennett

Catherine Bennett , Anglophone Journalist