Au Sénégal, un entrepreneur a trouvé une solution pour lutter contre le gaspillage des médicaments et la vente illégale de cachets contrefaits. Son application s’appelle JokkoSanté, et elle permet d’échanger des médicaments périmés ou non utilisés auprès de centres de santé contre d’autres produits pharmaceutiques.

Début 2017, à 43 ans, Adama Kane a quitté son emploi d’ingénieur au sein du groupe Orange au Sénégal pour se consacrer pleinement à son projet d’application JokkoSanté. Celle-ci, testée deux ans à Passy, à 200 kilomètres de Dakar, permet aux Sénégalais qui ont des médicaments, dont ils ne se servent pas et en voie de péremption, de les déposer dans des centres de santé en échange de points [1 point équivaut à 1 franc CFA], qui serviront à racheter d’autres produits pharmaceutiques à l’avenir.

Capture d'écran de la fonctionnalité SMS de l'application JokkoSanté. Crédit : JokkoSanté.

Pour les personnes qui n’ont pas de médicaments à échanger, il est possible d’acheter un stock de points, mais aussi de se les faire offrir par un particulier qui n’en a pas besoin, ou par une entreprise partenaire sous forme de dons. Le projet a fait ses preuves à Passy, et a ensuite été lancé, en février 2017, dans l’hôpital Principal de Dakar, l’un des plus grands du pays.

Lieu de collecte des médicaments au sein de l'hôpital pédiatrique principal de Dakar, au Sénégal. Crédit photo : JokkoSanté.

"Faute de moyens, certains Sénégalais achètent des médicaments peu fiables ou contrefaits dans la rue"

J’ai eu l’idée de créer cette application en 2013, peu avant la naissance de mon fils. En triant nos affaires avec ma femme pour lui préparer une chambre, nous nous sommes rendus compte que nous avions accumulé une quantité impressionnante de médicaments dont nous ne nous servions plus et qui étaient souvent périmés.

En tant que cadre dans une grande entreprise, j’ai les moyens de m’acheter des médicaments lorsque je reçois une ordonnance. Mais ce n’est pas le cas de tous les Sénégalais : les plus démunis ne vont même pas voir de médecins, sachant très bien qu’on leur prescrira une ordonnance de médicaments qu’ils ne pourront pas s’acheter. D’autres préfèrent même se procurer, au marché noir dans la rue, des médicaments peu fiables ou contrefaits. J’ai donc réfléchi à un moyen de garantir un échange sécurisé des médicaments.

Médicaments collectés. Crédit photo : JokkoSanté.

"Plusieurs entreprises nous ont fait des dons"

Pour développer JokkoSanté, je me suis d’abord tourné vers mon entreprise, Orange, pour demander un appui financier. Ils m’ont offert 20 000 euros de fonds pour que je puisse me lancer. J’ai ensuite fait appel à un développeur pour la partie conception de l’interface de l’application, puis j’ai créé un partenariat en 2015 avec la mairie et le centre de santé de Passy pour la phase pilote. Plusieurs entreprises ont fait des dons (parmi elles, Bolloré Afrique, la BMCI Maroc ou encore Orange) ce qui nous permet d’offrir des "points" d’avance aux personnes les plus démunies. Nous taxons 5 % des dons pour rémunérer de façon symbolique les professionnels de santé qui font, dans les hôpitaux, le travail de collecte, tri et redistribution des médicaments. Sans eux, l’échange ne serait pas aussi sûr.

Selon les recherches réalisées par l’équipe de JokkoSanté, l’achat de médicaments représente entre 50 et 70 % des dépenses totales dans le domaine de la santé d’un ménage sénégalais. Fin 2016, l’équipe revendiquait 1 500 utilisateurs sur son application, disponible sur smartphones et en version SMS pour les personnes n’ayant pas accès à internet sur mobile.

Les médicaments sont triés par des professionnels de la santé avant d'être remis sur le marché. Crédit photo : JokkoSanté.

"J’espère que nous pourrons obtenir, à terme, l’aide du ministère de la Santé"

Nous essayons de faire la promotion de cette application dans les centres de santé, mais aussi dans la presse locale, pour gagner d’avantage d’utilisateurs. C’est important : plus les gens savent qu’ils peuvent avoir accès à ce système pour obtenir des médicaments, plus ça va les inciter à fréquenter les centres de santé et à mieux se soigner.

Depuis février, le développement de JokkoSanté me prend beaucoup de temps, j’ai donc quitté mon travail pour pouvoir m’y consacrer et essayer de trouver de nouveaux partenaires pour la rendre disponible dans d’autres secteurs. Néanmoins, nous avons besoin pour cela de nouveaux financements, et j’espère que nous pourrons obtenir, à terme, l’aide du ministère de la Santé du Sénégal.

En février dernier, Christian Kamayou, un entrepreneur camerounais installé en France et fondateur de la start-up Financesetetudes.com, a publié une liste des 100 start-ups africaines dans lesquelles investir, dans laquelle figure JokkoSanté. Ce n’est pas la première fois que le projet d’Adama Kane est remarqué : en 2016, il avait déjà gagné le Grand Prix de l'université d'été de l'e-santé en France [organisée par le Centre Européen d’Entreprises et d’Innovation Castres Mazamet Technopole, dans le Tarn], ainsi que le prix de l’Observatoire des Laboratoires pharmaceutiques Pierre Fabre.


Article écrit en collaboration avec
Maëva Poulet

Maëva Poulet