Pendant trois ans, dans les camps de réfugiés en RD Congo, cinq jeunes Centrafricains ont appris la capoeira. De retour dans leur pays, ils ont commencé à enseigner cet art-martial non-violent et convivial, convaincus qu’il peut réconcilier chrétiens et musulmans en Centrafrique.

Chaque dimanche depuis le mois d’août 2016, dans le stade dit "20 000 places" de la capitale centrafricaine, les jeunes combattants, âgés de 5 à 20 ans, se réunissent pour "jouer" à la capoeira. Parmi les enseignants, notre Observateur Vicky, 17 ans, qui a appris la capoeira pendant son exil en RDC et l’a embrassée comme un mode de vie, une philosophie.

Au Brésil, depuis plusieurs décennies, des associations utilisent la capoeira pour venir en aide aux enfants défavorisés. L’Unicef s’est inspiré de leur travail pour élaborer sa "thérapie capoeira". L’organisation onusienne affirme notamment que la capoeira a "fait la promotion d’une activité physique et a contribué à la stabilité psychologique [des enfants]" dans un camp de réfugiés en Irak.

Cet art martial n’en est pas vraiment un, puisque les deux "joueurs" ne se touchent pas, ils effectuent des mouvements amples et des figures acrobatiques. Au-delà des entraînements physiques, il contient aussi l’enseignement de valeurs pacifistes : "Former une famille avec ses camarades, aimer son prochain comme un frère ou une sœur, le protéger et jouer avec lui", détaille l’Unicef.

C’est en s’inspirant de cette thérapie, apprise auprès de l'association Abada Capoeira Congo, que Vicky a monté son propre club de capoeira à Bangui. Il apprend l’art martial aux enfants des rues, des camps de réfugiés et aux enfants-soldats. Cette activité physique conviviale, musicale et non-violente est originaire d’Afrique. Elle a été apportée en Amérique du Sud par les esclaves noirs et revient en somme à ses racines.

Notre Observateur (en pantalon noir) participe à une "roda" avec l'un de ses élèves. Cette ronde traditionnelle est une combinaison d'acrobaties, de musique et de chants qui illustre l'esprit convivial et joyeux de la capoeira. Vidéo tournée à Bangui, dans le stade "20 000 places", le 16 avril 2017.

Le président de l'association centrafricaine, Ousseine, fait une démonstration d'acrobaties de capoeira sur la plage de Bangui, au bord du fleuve Oubangui. Vidéo publiée par notre Observateur sur Facebook, le 13 février 2017.

Apaiser les tensions dans les camps de réfugiés

Vicky a dû quitter la Centrafrique en août 2013 avec sa famille, juste avant que ne commence la guerre civile centrafricaine, le 6 septembre 2013. À sept, ils ont traversé le fleuve Oubangui et ont été installés dans le camp de Mole par le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR). Là, aucune activité n’était proposée aux enfants et adolescents. Impossible pour Vicky de continuer ses études.

Déjà féru de gymnastique et séduit par la capoeira après avoir vu des démonstrations à la télévision, notre Observateur a participé, avec une vingtaine de jeunes réfugiés, à un club dédié à l’art martial brésilien. Le HCR, réceptif, a financé une association locale, Abada Capoeira Congo, pour dispenser des cours aux jeunes réfugiés.

Rassemblement autour de la capoeira dans le camp de réfugiés de Mole, en RDC. Photo publiée sur le groupe Facebook de l'association Abada Capoeira Congo, le 10 mars 2016.

Une ronde de capoeira dans le camp de réfugiés de Mole, situé en RDC, à une trentaine de kilomètres de la frontière centrafricaine. Photo publiée par notre Observateur sur Facebook, le 12 mars 2016.


Déjà familière de l’encadrement des enfants des rues congolais, l'association a dépêché des professeurs dans les camps de tout le pays. Un enfant des rues de Kinshasa devenu moniteur, Aristote Gardinois Makola, était notamment chargé d’apprendre la capoeira aux enfants du camp de Mole.

"La capoeira nous a réunis"

Au début, nous étions 20 jeunes, essentiellement des garçons chrétiens mais il y a avait aussi quatre garçons musulmans et trois filles chrétiennes. Quand on voyait ce qui se passait dans notre pays, c’était une guerre de religion. On ne pouvait pas continuer ainsi, on est la même famille, le même sang. Et on a réalisé que la capoeira nous réunissait.


Dans le camp de réfugiés de Mole en RDC, des enfants et adolescents s'entraînent à réaliser les "figures" de la capoeira. Vidéo publiée le 13 mars 2017 sur Facebook par un confrère congolais de notre Observateur. 

La capoeira est par nature conviviale et non-violente. Quand on entre dans la ronde, on ressent de la joie, on oublie tous nos problèmes. On a l’impression de faire partie d’une nouvelle famille. En plus, on pratique le sport, le chant et les instruments de musique. Ça fait partie d’un tout.

Notre Observateur participe à une "roda" à Bangui, dans le 7ème arrondissement. Vidéo publiée sur sa page Facebook le 27 janvier 2017.

En 2016, les choses se sont relativement calmées en République centrafricaine et je voulais absolument reprendre mes études. Je suis donc rentré, tout comme cinq camarades de capoeira. Ensemble, nous avons créé un club à Bangui : Abada Capoeira Centrafrique. Nous avons chacun créé une antenne dans notre arrondissement. Personnellement, je gère celle du 4e arrondissement.
 
"Nous incluons toutes les religions"

L'association Abada Capoeira Centrafrique fait une démonstration de l'art-martial brésilien à l'Alliance française de Bangui, le 11 février 2017.

Au total, nous encadrons 300 enfants âgés de 5 à 20 ans. En plus des cours dispensés les après-midi de semaine, nous nous réunissons tous les dimanches au stade. Nous incluons toutes les religions pour poursuivre notre démarche pacifiste commencée en RDC. Aujourd’hui, une vingtaine de musulmans suit assidûment les cours de capoeira. Le président de l’association, Ousseine Christian, est lui-même musulman. Mais il est vrai que la plupart de nos élèves sont chrétiens.

Les entrainements de capoeira à Bangui. Photo publiée sur Facebook par notre Observateur le 31 janvier 2017. 

Nous avons aussi voulu continuer à travailler avec les réfugiés et avons présenté la capoeira dans les camps de déplacés internes. Nous nous occupons donc également d’enfants perdus et abandonnés qui dorment dans des églises ou dans le camp de l’aéroport de Bangui-M’Poko.

Il y a aussi quatre anciens enfants-soldats, originaires de villages situés à l’est du pays. Ils ont été forcés de participer aux combats avec les rebelles anti-balakas. Depuis, ils sont coincés ici, à plus de 380 km de chez eux, et ne savent même pas si leurs parents sont toujours en vie. Ils sont traumatisés.

Ils n’ont rien, alors on les aide. On leur paye notamment le ticket de bus pour qu’ils puissent venir à l’entraînement. Parfois nous n’avons pas assez d’argent. Du coup, on les raccompagne du stade au camp à pied [environ 7 km].
 
Notre Observateur pose avec six atabaques, des tambours traditionnels brésiliens concus pour la capoeira. Photo publiée sur Facebook le 23 mars 2017.

L’association de notre Observateur repose sur le bénévolat, tous les cours sont gratuits. Pour pouvoir donner des tickets de bus aux enfants les plus pauvres et acheter l’équipement, elle cherche à obtenir le soutien financier du gouvernement et de grandes ONG internationales.

Plus de 100 000 réfugiés centrafricains ont traversé le fleuve Oubangui, frontière naturelle entre la RDC et la Centrafrique, depuis le début du conflit entre les anti-bakala et ex-Seleka en mars 2013. La plupart d’entre eux ont rejoint des camps de réfugiés au nord de la RDC pour fuir un conflit qui aurait fait au moins 3 000 morts selon l’ONU.



Article écrit en collaboration avec
Liselotte Mas

Liselotte Mas