Les Turcs ont voté par référendum pour ou contre un changement de la Constitution, dimanche 16 avril. Le "oui" l’a emporté d’une courte tête. Mais les partisans du "non" accusent leurs adversaires de ne pas avoir respecté les règles du scrutin et d’avoir triché. Ils s’appuient notamment sur plusieurs vidéos montrant irrégularités et fraudes, qui ont été massivement partagées sur les réseaux sociaux.

Selon les résultats non-officiels donnés par les médias turcs, le “oui” recueillerait 51,41 % contre 48,59 % pour le "non". Le taux de participation s’élève à 86 %, un chiffre élevé habituel lors des élections en Turquie.

Mais plusieurs vidéos attestent d’irrégularités, voire de fraudes. Dans presque tous les cas, le premier parti d’opposition – le Parti républicain du peuple (CHP) – a fait savoir qu’il demanderait l’invalidation du vote dans les bureaux concernés.
Les bulletins de vote ayant été spécialement conçus pour l’occasion, les vidéos ne peuvent pas avoir été tournées lors de précédents scrutins. La rédaction des Observateurs France 24 a pu vérifier la localisation des bureaux de vote concernés en recoupant les sources, notamment de la presse locale.

Un bourrage d’urne à Muş

Le chef de village accompagne un électeur dans l'isoloir et devant l'urne, où il dépose cinq bulletins de vote d'un coup. 

Dans une vidéo partagée plusieurs milliers de fois sur Twitter, Mehmet Koçlardan, un chef de village membre de l’AKP (le Parti pour la justice et le développement du président Erdogan, au pouvoir), accompagne un électeur dans l’isoloir. Ils ressortent tous les deux et déposent alors cinq bulletins d’un coup dans l’urne. L’homme qui filme tente de se faire discret et continue sa discussion pendant le bourrage d’urne.

Selon le quotidien national de centre-gauche Sözcü, la vidéo aurait été tournée dans un bureau de vote du village de Çatbaşı dans la province de Muş, à l’est du pays. Le député du CHP Eren Erdem a annoncé qu’il demandait l’annulation du vote dans ce bureau.  Dans le district concerné (Merkez), le oui aurait remporté un peu plus de 60 % des suffrages.

La carte alimentée par cinq étudiants de l'université de Bilgi tout au long de la soirée électorale.

Ce bourrage d’urne a été répertorié sur une carte interactive (ci-dessus) recensant les irrégularités, alimentée en direct par le média Sosyal Kafa, en partenariat avec un groupe de cinq étudiants de l’université stambouliote de Bilgi. Ce lundi, une centaine d’irrégularités étaient mentionnées sur la carte.

"L’isoloir doit fournir liberté et confidentialité du vote (…) sans l’assistance de qui que ce soit", prévoit l’article 75 de la loi électorale turque, traduite par l’OSCE.

Une femme âgée vote dans une voiture

Une femme âgée vote depuis la banquette arrière d’une voiture dans la petite ville de Sorgun, où plus de 80 % des électeurs se sont prononcés pour le "oui", selon les résultats provisoires.

Cette vidéo montre un intervenant du bureau de vote en train de faire voter une personne âgée dans… une voiture. "C’est lequel ? C’est 'oui' ?", demande le responsable du bureau de vote à la femme, qui répond affirmativement. La scène est filmée à Sorgun, dans la province d’Anatolie centrale de Yozgat. "À Sorgun, Yozgat, on vote dans une voiture”, précise la personne en train de filmer.

Le site d’investigation et de fact-checking turc Teyit a pu obtenir la réaction du Conseil électoral local qui a confirmé, dans des propos rapportés, que ce vote avait eu lieu à l’extérieur, parce que l'électeur était incapable de se déplacer. Selon le CHP, il y a dans ce bureau de vote entre dix et quinze irrégularités du même type.

Des bulletins tamponnés à la chaîne

Posted by Nationalist News /Turkey/ on Sunday, April 16, 2017
Un assesseur tamponne cinq bulletins à la suite à Eyyübiye, dans la province de Sanliurfa. Vidéo vue plus de 220 000 fois, relayée par le quotidien national Sözcü et pointé par Sosyal Kafa.

"Pleins de bulletins et d’enveloppes ont été remis à une seule personne. (…) Nous avons aussi une conversation Whatsapp qui montre les pressions exercées sur les assesseurs (…). Nous l’avons signalé au YSK.”, ont déclaré les administrateurs de la page Facebook qui ont publié cette vidéo les premiers. Dans ce district, le "oui" l'a remporté avec plus de 82 % des suffrages.

Sur cette vidéo, un assesseur tamponne à la suite des bulletins côté "oui" ("evet" en turc). C‘est l'une des plus partagées, mais quelques inconnues demeurent. Rien ne prouve que la personne ait déposé ces bulletins falsifiés dans l’urne. Et plusieurs internautes soulignent que la fraude présumée a peu de chances d’être validée puisqu’il y a un nombre prédéterminé d’électeurs dans chaque bureau de vote. Il pourrait s’agir d’une provocation, mais le geste reste illégal.

L’opposition dénonce une fraude à l’échelle nationale

La soirée électorale s’est achevée dans la rue pour les militants des deux parties. À Ankara, les partisans du "oui" ont célébré la victoire, mais dans les grandes villes du pays, des centaines de partisans de l’opposition ont manifesté, accusant le gouvernement d’avoir triché avec la complicité de l’YSK.

Cette instance, qui contrôle les scrutins en Turquie, a changé les règles de l'élection pendant son déroulement. “Les enveloppes des bulletins de vote exemptes de sceau officiel seront désormais acceptées”, a t-il déclaré vers 17h, au moment de la fermeture des bureaux de vote. "Ayant pris connaissance [des] erreurs et négligences [des assesseurs et présidents de bureaux de vote], nous avons décidé que les citoyens pourraient jouir de leur droit de vote et avoir un impact sur l'élection"
a-t-il affirmé plus tard dans la soirée

Pour les opposants au pouvoir, cette décision peut avoir favorisé la triche.

Le CHP a déclaré que 1,5 millions de votes étaient exempts de sceau officiel et qu’il mettait en cause la validité de 2,5 millions de bulletins. Selon les résultats provisoires donnés le 17 avril, le lendemain du vote, l’écart entre le "oui" et le "non" était de 1,38 millions de voix.

Le deuxième parti d’opposition, le HDP, a déclaré qu’il mettait en cause deux tiers du scrutin et que la fraude qu’il dénonce aurait pesé pour 3 à 4 points dans les résultats.

Article écrit en collaboration avec
Liselotte Mas

Liselotte Mas