Dans des pays où la liberté d'expression est restreinte et l'opposition au pouvoir souvent réprimée, pas facile de sensibiliser et d’initier la jeunesse au débat et à l'échange d'idées contradictoires. Depuis 2011, la plate-forme de vidéos en ligne "Munathara" ["débat" en arabe] tente de relever le défi auprès des jeunes arabophones partout dans le monde.

Toutes les six semaines environ, une question large est posée sur le site de Munathara. Par exemple : "La liberté d'expression doit-elle être restreinte ?". Tous les jeunes de moins de 30 ans qui parlent arabe peuvent y répondre en vidéo. Ils ont 99 secondes pour exprimer leur opinion et étayer leur point de vue.

Après un vote en ligne, les auteurs des six meilleures vidéos pourront suivre une formation dans différentes villes : Beyrouth, Istanbul, Tunis. Ils s’affrontent dans un premier débat, puis les deux vainqueurs – défendant chacun une position opposée – participeront à un grand débat final aux côtés de personnalités arabes.

Formation de jeunes participants en Turquie. Crédits : Munathara.

Belabbes Benkredda est fondateur de la plate-forme "Munathara ", la première dans son genre dans le monde arabe. Allemand d'origine algérienne, il a notamment étudié la philosophie du droit et les relations internationales. Pour lui, il est essentiel d’initier au débat les jeunes citoyens arabes pour les encourager à participer au discours public.

"Nous contribuons à former la jeunesse arabe à l’art du dialogue et de l’argumentation"

En 2011, au début du printemps arabe, j'étais étudiant en droit à Francfort. Je lisais les textes du philosophe allemand Jürgen Habermas sur la sphère publique. J'y ai trouvé des réponses à mes réflexions sur le monde arabe, où l'État impose à mes yeux trop souvent une lecture unique et définitive de tout événement. Comment remettre en question la version officielle ? Comment les citoyens peuvent-ils développer et exprimer leur propre point de vue et ainsi participer à la construction du discours public ?

Munathara s’inscrit dans cette volonté de créer un espace de débat libre et ouvert à tous. L’objectif est notamment de favoriser l’émergence de voix que l'on entend peu dans les médias : les jeunes, les femmes, les minorités religieuses. Il suffit d’envoyer une vidéo en répondant à la question posée. Nous n'intervenons pas dans la sélection. Elle repose entièrement sur le nombre de voix qu'a obtenu chaque vidéo. Au débat final, les deux meilleurs participants débattront avec des personnalités arabes, issues notamment de la politique. Et les jeunes participants font souvent de bien meilleures prestations que leurs aînés !

Formation de jeunes participants en Turquie.

C’est d’ailleurs l'un des objectifs de cette initiative. Montrer aux jeunes qu’ils peuvent prendre la parole et faire passer leurs idées avec intelligence. Moi-même, avant d'être un jour invité à commenter une actualité à la télévision, je ne pensais pas être capable de m’exprimer publiquement. Après mon passage à l'antenne, j’ai reçu de nombreux messages de félicitations. J’ai pris goût à la prise de parole et je me suis dit qu’il fallait encourager les autres à le faire.

Six ans après son lancement, Munathara a pris de l'importance : le dernier débat a occasionné l’envoi de 1 400 vidéos. Les débats peuvent être regardés en ligne et sur des chaînes télévisées partenaires qui retransmettent les débats en direct, notamment First TV en Tunisie et Tahrir News en Égypte.

La plate-forme se veut indépendante de tous les gouvernements des pays arabes. Elle est principalement financée par le ministère allemand des Affaires étrangères. Elle a un temps collaboré avec Al-Jazeera, mais a mis fin au partenariat après que la chaîne qatarie a tenté d’intervenir sur le choix des invités.

"J’ai réussi à convaincre le public que chacun devait avoir la liberté de participer à la vie politique"

Ghada AbuKhaiti, 26 ans, yéménite étudiante au Maroc, est l’un des 4 500 jeunes à avoir participé à l'un de ces débats. Elle est la gagnante du 23e débat organisé en octobre 2016 à Tunis.

C’est grâce à des amies yéménites au Maroc que j’ai entendu parler de Munathara. L’une des questions posées sur le site m’a inspirée. C’était : "Êtes-vous pour ou contre l’interdiction des partis islamistes ?".

J’avais 99 secondes pour expliquer ma position. Je ne partage pas les idées des groupes radicaux, mais je suis contre le fait de leur interdire de participer à la vie politique. C’est un principe démocratique que je défends. Personne ne doit être discriminé sur la base de ses opinions politiques.

La vidéo envoyée par notre Observatrice yéménite Ghada, sur le thème "Êtes-vous pour ou contre l’interdiction des partis islamistes ?" et qui lui vaudra d'être sélectionnée.

J’ai dû faire une vingtaine de versions avant d’être à peu près satisfaite de ma vidéo. Je ne pensais vraiment pas gagner. Mais les internautes ont été nombreux à voter pour moi, peut-être surpris de découvrir qu’un pays comme le Yémen compte des libéraux comme moi.

J’ai été invitée en Tunisie pour participer à la deuxième sélection. J’ai affronté notamment trois participants qui étaient en faveur de l’interdiction. J’ai été à nouveau sélectionnée, cette fois pour participer au grand débat. J’étais très impressionnée. Allais-je réussir à défendre mes idées en direct ?

En équipe avec un ministre islamiste

J’avais beaucoup appris lors de la formation organisée par Munathara. Comment documenter et structurer un argument ? Comment préparer des éléments de réponse pour déconstruire l’argument de l’équipe adverse ? Ça m’a beaucoup aidé lors du débat : j’étais associée à Abdellatif Mekki, ancien ministre tunisien de la Santé et membre du parti islamiste Ennahda. Dans l’équipe en face de nous, il y avait un jeune Libyen qui maîtrisait parfaitement l’art oratoire et Wahid Abdel-Maguid, ancien député membre du parti nationaliste égyptien Al-Wafd. Tous deux s’opposaient aux partis islamistes. Le débat a duré une heure et c’est mon équipe qui l’a remporté.



J’étais très fière d’avoir réussi à convaincre le public que chacun devait avoir la liberté de participer à la vie politique. Avec l’équipe adverse, nous avons même réussi à nous entendre sur de grands principes, comme la nécessité de séparer politique et religion.

"J’ai assumé d’apparaître publiquement sans voile"

C’était une expérience formidable. J’ai franchi des barrières psychologiques. Moi qui ne porte pas le voile, par exemple, j’ai assumé d’apparaître publiquement telle que je suis. Cela m’a donné confiance en moi. Aussi, je n’ai plus peur de soulever des questions sensibles, d’assumer mon point de vue.

En plus, j’ai eu la chance de participer en mars 2017 à Beyrouth DDX3, en quelque sorte le pendant artistique du débat politique organisé chaque année par Munathara. Ce sont des joutes oratoires artistiques, sous forme de poésie, de slam, de rap… J’ai écrit un texte de trois minutes pour l’acceptation de la différence. Le texte a beaucoup plu et ça m’a encouragée à poursuivre mon rêve : devenir écrivain.




Article écrit en collaboration avec
Dorothée Myriam kellou

Dorothée Myriam kellou , journaliste rédacteur arabophone