Il était 5 h 30 dimanche 9 avril quand des hommes en uniforme ont débarqué dans le bidonville d’Otodo Gbamé, en banlieue de Lagos. Les habitants ont fui, prenant ce qu’ils pouvaient, dans des barques depuis lesquelles ils ont regardé les officiers de la force d’intervention de l’État de Lagos réduire en cendres leurs logements. Les autorités invoquent des raisons de sécurité et de salubrité, mais pour les ONG, il y a surtout une volonté de développer un parc immobilier à cet endroit.

Otodo Gbamé est une zone d’habitations située en bord de mer, dont des logements sont construits sur pilotis, comme c’est le cas de nombreux groupes de lotissements qui ont émergé autour de la capitale économique nigériane. Elle est historiquement peuplée par des membres de l’ethnie Egun.





"Ils tiraient alors que nous fuyions sur l’eau"

Tina est étudiante et vivait à Otodo Gbamé.

J’ai été réveillée très tôt et j’ai entendu que les forces de l’ordre allaient venir chez nous. Nous avons entendu un coup de feu, les gens ont commencé à courir, sans pouvoir emporter la plupart de leurs biens. Les forces de l’ordre sont arrivées en nombre, ils ont commencé à tirer en l’air alors que nous fuyions par l’eau. J’ai pu être embarquée par quelqu’un dans son bateau, j’y suis restée de 6 h  du matin à 18 h, sans eau ni nourriture. Nous avons attendu qu’ils partent. Ils ont incendié nos habitations, nous n’avons plus nulle part où aller.

Sollicité à plusieurs reprises par France 24, l’État de Lagos a refusé de répondre à nos questions. Sur son compte Twitter, il affirme en tout cas que l’expulsion des habitants d’Otodo Gbamé a été menée dans le but de déloger des criminels qui "mettaient au point des plans pour attaquer" les zones aisées de Victoria Island et Lekki Island, situées à proximité du bidonville, dont ils sont accusés de s’être servis comme base.

Photo: Justice and Empowerment Initiatives

Un long processus vers l’expulsion

Cette expulsion de force est en fait la dernière étape d’un long processus visant à expulser les habitants d’Otodo Gbamé. Le 9 octobre 2016 , le gouverneur de l’État de Lagos, Akinwunmi Ambode, avait publié une ordonnance d’évacuation des logements sous sept jours. Elle a été annulée par un jugement de la Haute Cour de l'État  le 7 novembre, qui stipulait que toute destruction ou expulsion devait être précédée d’une injonction.

Mais deux jours plus tard, le 9 novembre, un feu s'est déclenché à Otodo Gbamé, réduisant en cendres des centaines de logements. Un témoin de la scène a assuré à Amnesty International avoir vu la police empêcher des résidents d’éteindre le feu. Et de nombreux autres témoins ont dit avoir vu la police faire sortir les résidents et allumer de nouveaux foyers de feu au cours de la nuit. Puis, le 11 novembre, 30 000 personnes ont été forcées de quitter leur logement, suscitant des critiques au niveau international, de la part d’ONG de défense des droits de l’Homme notamment.

Pour plusieurs ONG locales, ces violences révèlent la volonté de l’État de Lagos de développer des projets immobiliers dans la zone d’Otodo Gbamé. Géographiquement, Otodo Gbamé apparaît comme un terrain immobilier de premier choix, morceau de terre connecté à Lekki Phase One, une zone qui a connu un fort développement économique ces dernières années. En 2016, l’État de Lagos comptait environ 21 millions d’habitants, et depuis la valeur de ses terrains ne cesse d’augmenter.

Photo: Justice and Empowerment Initiatives

Des expulsions "inhumaines, cruelles et dégradantes"

Dans un communiqué, le gouvernement a assuré ne pas être impliqué dans les violences. "Les bidonvilles d’Otodo Gbamé font clairement partie des zones de front de mer que le gouvernement de l’État de Lagos préfèrerait voir bénéficier d’un meilleur développement" est-il écrit, le gouvernement se disant par ailleurs "soucieux des droits fondamentaux des résidents vivant dans cette zone".

En janvier, un juge de la Haute Cour de l’État de Lagos avait jugé les expulsions "inhumaines, cruelles et dégradantes". Les autorités n’en ont pas moins conduit des expulsions plus violentes encore à la mi-mars, invoquant "des habitations insalubres et qui insultent l’environnement".

Photo: Justice and Empowerment Initiatives



Andrew Maki est avocat et travaille pour la Justice and Empowerment Initiative, une ONG de défense des droits de l’Homme. Comme plusieurs de ses collègues, il a reçu plusieurs coups de téléphone dimanche matin, et s’est rendu au plus vite à Otodo Gbamé. Selon lui entre 50 et 60 officiers vêtus de l’uniforme de la force d’intervention de l’État de Lagos étaient sur place. Il a dit au chef de l’opération qu’une décision de justice interdisait la démolition des habitations. Il affirme que l’officier lui a répondu que pour toute question, il devait contacter le gouverneur de l’État.


"Je voyais les balles fuser dans l’eau"

Les officiers étaient tous massivement armés et la plupart portaient des masques à gaz, parce qu’ils tiraient beaucoup de gaz lacrymogène. Environ une heure après que je suis arrivé, ils ont commencé à distribuer de l’essence, se sont mis en ligne et ont commencé à avancer le long des habitations en versant l’essence et mettant le feu. Ils m’ont ordonné de quitter les lieux, comme tous les habitants.

Les habitants sont montés dans des barques, le long des maisons sur pilotis, mais ont été repoussés car les forces de l’ordre ont décidé de brûler également les maisons sur l’eau. Deux hommes au moins ont été touchés par des balles : l'un a reçu une balle dans le cou et est mort avant que nous puissions l’emmener à l’hôpital, et l’autre dans la poitrine et les côtes, il a été emmené à l’hôpital et a survécu.


Alors que les gens pagayaient de toutes leurs forces pour s’échapper, des balles fusaient dans l’eau, vous pouviez voir les éclaboussures à côté des barques. Nous avons été repoussés de plus en plus loin dans le lagon.

Après l'intervention des foces de l'ordre à Otodo Gbamé. Photo: Justice and Empowerment Initiatives

Ce qui s’est passé, dimanche, était plus violent que n’importe quelle expulsion des six derniers mois. Ils sont arrivés au petit matin, tirant en l’air, sans prévenir, une personne est morte… J’ai été témoin d’une attaque pure.
Article écrit en collaboration avec
Catherine Bennett

Catherine Bennett , Anglophone Journalist