Une nouvelle explosion a fait trembler les murs de la ville de Diyarbakir, dans le sud-est de la Turquie, mardi 11 avril au matin. La capitale officieuse de la région kurde du pays est régulièrement frappée par des attentats. Les habitants finissent par être habitués à ce déferlement de violence mais vivent dans la peur, surtout que l’approche d’un référendum crucial ajoute des tensions politiques à la situation, explique notre Observateur.

Un commissariat a été largement détruit lors de l’explosion, dans le district de Baglar, dans le centre-ville. Un civil a perdu la vie, selon les autorités locales, et quatre personnes auraient été grièvement blessées. Toujours selon les autorités, c’est un incident survenu lors de la réparation d’un véhicule blindé qui serait à l’origine du drame. Sur les réseaux sociaux, plusieurs internautes mettent en doute cette version et estiment qu’il s’agissait d’un attentat.

[Mise à jour du 12/04/2017, à 12h : Le ministère de l'Intérieur turc a annoncé que l'explosion était une "attaque terroriste" menée via un tunnel souterrain]

La détonation a été ressentie dans tout le quartier. Plusieurs internautes ont partagé des images des dégâts. Un impressionnant cratère s’est creusé à l’emplacement du QG de la police.

Une vidéo montre l'étendue des dégats provoqués par l'explosion dans les locaux de la police. 
 
Le bâtiment de la police a littéralement été soufflé par l'explosion, photo publiée sur Twitter.

Le 4 novembre 2016, le même commissariat avait été la cible d’une attaque à la voiture piégée, faisant 11 morts dont deux policiers. Plusieurs cadres du deuxième parti d’opposition, le Parti démocratique des peuples, étaient alors détenus à l’intérieur.

Les autorités locales avaient attribué l’attaque au PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, un groupe rebelle implanté dans le sud-est du pays. Son conflit armé avec l’État turc dure depuis 1984, malgré une récente trêve entre 2013 et 2015. Le groupe État islamique avait par la suite revendiqué l’attentat de même que le TAK, un groupe kurde dissident du PKK.

Les Kurdes se sentent aussi bien attaqués par le PKK que par l’État

Notre Observateur Mehmet Yazigan, 26 ans, est un professeur de littérature au chômage, mais aussi photographe et journaliste par passion. Il poste régulièrement des photos de sa ville sur Instagram. Il s’est rendu à proximité des lieux de l’explosion.

Une des trois vidéos tournées par notre Observateur à la suite de l'explosion.

Il n’y avait pas eu d’explosion depuis environ deux mois. C’était donc beaucoup plus calme, pas comme en 2016 où il y avait eu six explosions dans la ville et trois mois de couvre-feu à Sur [district situé à l’est de Diyarbakir]. Depuis le début de l’année, il y avait une sorte de "retour à la normale" au niveau des explosions et attentats. Mais la politique exacerbe les tensions.

Des traces de balles recouvrent la facade d'un logement à Diyarbakir, dans le district de Sur. Photo prise par notre Observateur le 9 avril 2017, publiée sur Instagram.

La Turquie doit décider dimanche 16 avril d’un changement de Constitution par référendum. Le gouvernement propose aux citoyens turcs de passer d’un régime parlementaire au modèle présidentiel. De nombreux analystes politiques affirment que ce serait un moyen pour le président Erdogan de renforcer son pouvoir.

La majorité de la ville s’oppose au projet de réforme de la Constitution et fait campagne pour le "non" au référendum. Mais le vote "non" est complètement déconsidéré par le président Erdogan. La chanson de campagne du parti d’opposition HDP, en kurde, a par exemple été interdite. L’AKP [le parti au pouvoir] a lancé une campagne d’envergure et ne laisse pas ses opposants faire la même chose.

"Je ne me sens pas en sécurité dans cette ville"

Dans le même temps, les Kurdes ici en ont marre du PKK parce que la guerre civile est arrivée à leur porte. Le PKK a par exemple posé des bombes à des endroits fréquentés par des civils, il ne cible pas seulement la police et l’armée. En fait, les Kurdes se sentent aussi bien attaqués par le PKK que par l’État.

"Tout va mal, je suis sans emploi et fatigué, je veux quitter la Turquie. Je veux partir. Un jour peut-être..." raconte notre Observateur en légende de cette photo prise en janvier 2017, publiée sur Instagram.

Je ne me sens pas en sécurité dans cette ville. En fait, je ne me sentirais en sécurité nulle part dans ce pays. Dès que l’opportunité se présentera, j’aimerais quitter la Turquie. Parce que l’AKP accuse chaque opposant politique de complicité avec une organisation terroriste.

Un enfant regarde l'objectif du haut d'un balcon à Diyarbakir, dans le disctrict de Sur. Photo prise le 9 avril par notre Observateur, publiée sur Instagram.

Au-delà de cette guerre civile au Sud-Est, il y a un énorme taux de chômage à Diyarbakir (18 % en 2013) et beaucoup de jeunes sont sans emploi. L’année dernière, nous avons également eu de gros problèmes de coupures d’électricité pendant une semaine, avec seulement 7 ou 8 heures d’alimentation par jour.

Un processus de paix avait été initié entre le gouvernement et le PKK en 2013 a brutalement pris fin le 25 juillet 2015 après un attentat à Suruç. Depuis cette date, 2 641 personnes ont été tuées dans le conflit, dont 392 civils.
La région du sud-est de la Turquie concentre toutes les difficultés : guerre civile sanglante, afflux de réfugiés syriens et irakiens, pauvreté, chômage, faible présence des services publics et arrestation des élus locaux par le gouvernement.

Article écrit en collaboration avec
Liselotte Mas

Liselotte Mas

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