Marcher, une activité anodine ? Depuis quelques jours, ce n’est plus le cas en Arabie saoudite. Pour protester contre l’interdiction faite aux femmes de conduire une voiture, des dizaines de Saoudiennes se sont filmées en train de marcher seules dans la rue. Lancée fin mars, la campagne prend de plus en plus d’ampleur. Et certaines participantes, intrépides, n’ont pas hésité à se filmer à visage découvert, et même parfois sans voile.


Pays ultra-conservateur, l’Arabie saoudite est le seul pays au monde où les femmes n’ont pas le droit de conduire, même si la loi ne l’interdit pas explicitement.

Dans l’espoir de faire tomber cet interdit, de nombreuses femmes ont donc adopté la marche comme forme de contestation.

Tout commence le 28 mars 2017 quand Manahel, une jeune étudiante de la ville d’Al Qasim (au centre du royaume) décide de se filmer. Elle veut dénoncer le fait qu’elle soit contrainte de se rendre à pied à l’université, alors qu’elle est atteinte d’une arthrose au genou.

À peine quelques heures plus tard, les vidéos de soutien ont fleuri sur les réseaux sociaux sous le hashtag #RésisterEnMarchant.




"Je suis obligée de marcher avec un genou malade"

Manahel, 20 ans, est étudiante en sciences de l’enseignement.


Depuis un mois, je suis obligée de me rendre à pied tous les jours à l’université, car mon père, qui avait l’habitude de m’y conduire, est tombé malade.

L’abonnement mensuel pour le bus – réservé exclusivement aux femmes – coûte 600 rials [environ 150 euros]. Mais je n’ai pas les moyens de le payer car je suis encore étudiante.

Je suis donc contrainte de marcher une heure et demie chaque jour pour me rendre en cours, alors qu’un trajet en voiture ne dépasse pas les 10 minutes.

Je suis très frustrée, car j’ai des douleurs au genou. Je pourrais me déplacer avec la voiture de mon père, mais je ne peux pas à cause de cette loi absurde.

J’ai tenu à me filmer à visage découvert, car j’estime que je n’ai pas à avoir honte de moi. C’est le fait que les femmes soient considérées comme inférieures aux hommes qui est honteux.

Dans la rue, je suis constamment confrontée aux regards insistants et aux remarques déplaisantes des hommes. Certains me réprimandent et me disent : "tu es une femme. Tu ne peux pas marcher seule. Ce n’est pas approprié". D’autres arrêtent leurs voitures et proposent de me raccompagner ou de m’emmener manger.

Il y a quelques jours, j’ai été arrêtée par une patrouille de police. Les policiers m’ont interrogée puis m’ont laissée partir. J’ai tenu bon, je leur ai dit que rien dans la loi saoudienne n’interdit aux femmes de marcher seules.

En tant qu’être humain, j’ai le droit de prendre mon destin en main, de conduire moi-même.

"Je suis contre le voile obligatoire"

Mariam al-Hubail est institutrice. Originaire de la ville d’Al-Ahsa, c'est elle qui a lancé le hashtag #RésisterEnMarchant, aujourd’hui très relayé sur Twitter.


J’ai lancé ce hashtag parce que j’ai été très touchée par l’histoire de Manahel.

Les femmes en Arabie saoudite sont très pénalisées par l’interdiction de conduire.

Quand elles marchent dans la rue, elles subissent les commentaires désagréables des harceleurs sexuels.

Je suis également contre le fait qu’on impose le voile aux femmes. J’estime avoir le droit d’aller au travail, à l’université, sans être obligée de le porter. 

"J’ai appris la conduite à mon cousin. Aujourd’hui, il peut prendre le volant. Pas moi"

Malika (pseudonyme) a, elle, choisi de cacher son visage. Elle s’est filmée alors qu’elle se rendait dans un magasin en fin d’après-midi. Elle a posté la vidéo dans une story Snapshat avec, en fond sonore, la chanson "Que Dieu nous débarrasse des hommes", un hymne féministe très populaire en Arabie saoudite.


J’ai appris à conduire à l’âge de 10 ans. Et c’est moi qui ai appris à mon petit cousin à conduire. Aujourd’hui, il peut prendre le volant. Ce n’est pas mon cas.

Quand j’avais 14 ans, mon père m’a demandé un jour de prendre le volant. Il a eu un malaise car il est diabétique. Mais la police l’a arrêté et lui a fait signer un document où il promet de ne plus jamais me laisser conduire.

Aujourd’hui, je suis contrainte de payer un chauffeur 200 rials par mois [environ 50 euros] pour un trajet de 200 mètres !

Depuis quelques jours, la campagne a pris de l'ampleur et s'est élargie à d’autres activités.

Plusieurs femmes se sont notamment filmées en train de monter à vélo. Cette pratique est autorisée par la loi, mais sous certaines conditions : avoir notamment un membre de la famille de sexe masculin à proximité, et ne pas utiliser le vélo pour faire les courses. Il reste qu'elle est toujours mal vue et considérée par beaucoup comme une pratique indécente.
Légende : Walaa S Al Shubbar‏, une employée de bureau habitant  la région d’Al-Ahsa (dans la province orientale d'Ach-Charqiya) a posté plusiuers vidéos d'elle à vélo. Pour elle, le vélo est un moyen de "protestation pacifique "contre la tutelle masculine. E.


Vidéo de Walaa S Al Shubbar.

Les femmes en Arabie saoudite sont privées de leurs droits les plus basiques. Que ce soit pour voyager, se marier, travailler, ou bénéficier de soins de santé, elles doivent au préalable obtenir l’autorisation d’un parent masculin. Ce système appelé "tutelle légale" est très critiqué par les ONG des droits de l’Homme. En juillet 2016, Human Rights Watch avait lancé une campagne sur les réseaux sociaux appelant à son abrogation.