Cinq slameurs, trois femmes, deux hommes, ont fondé en janvier 2017 le collectif Awal à Oran, deuxième ville d’Algérie. Une des sources d’inspiration de leur poésie urbaine qu’ils déclament et partagent sur la toile : les violences faites aux femmes.

La première vidéo partagée par le collectif Awal traite du harcèlement des femmes dans les lieux publics, qui est pourtant passible de deux à six mois de prison depuis le 5 mars 2017 selon la loi algérienne.

Clip sur le harcèlement dans les espaces publics. Collectif Awal.


Les deux slameuses du collectif, Zoulikha Tahar, alias Toute Fine, et Samia Manel alias Sam MB – l’une voilée, l’autre pas – racontent et mettent en scène leur quotidien dans les rues d’Oran. Un véritable parcours du combattant qu’elles slamment en rythme et en rimes : regards insistants, petits mots dérangeants et même le risque d’attouchements qui les obligent à déployer des stratégies d’évitement.

"J’essaie de me faire toute petite pour qu’on me laisse tranquille.
Parfois je déprime et je m’enferme chez moi.
Certains disent qu’on en fait des tas.
Mais venez vivre en journée en tant que femme,
Et vous verrez si on fait de rien un drame."

slame Toute Fine en ouverture de son poème.


"Moi, je suis voilée mais cela n’empêche pas les hommes de me faire des réflexions"


Je suis étudiante en doctorat à l’Université de Sidi Bel Abbès, en mécanique des matériaux. Je n’ai pas fait d’études de littérature, mais j’ai lu très tôt les grands auteurs français. Baudelaire et René Char sont mes poètes préférés. J’ai appris la langue française à l’école, mais c’est ma mère, formée en France et très à cheval sur l’éducation, qui me poussait à parfaitement la maîtriser. Très tôt, j’ai écrit des poèmes en français, mais je n’en ai rien fait. C’est la slameuse franco-belge "Le journal de Personne" qui m’a donné envie de les scander et les partager sur les réseaux sociaux. Par la suite, j’ai organisé des ateliers d’écriture avec une association à Oran et c’est ainsi que j’ai rencontré les autres membres du collectif Awal.Très touchée par un texte que Sam MB avait écrit sur le harcèlement de rue, je lui ai proposé qu’on raconte dans un poème à double voix notre ras-le-bol. Difficile de marcher dans la rue sans se faire siffler, commenter et parfois même insulter quand nos harceleurs ne supportent pas d’être ignorés. Ce n’est pas spécifique à l’Algérie, c’est une situation universelle. Mais nous tenions à la dénoncer. Le voile n’y change rien. Moi, je suis voilée mais cela n’empêche pas les hommes de me faire des réflexions et même des menaces depuis que je marche seule dans la rue. Voilée ou non, les hommes doivent nous laisser libres de circuler, le cœur léger, sans la crainte d’être harcelée. C’est ce message que nous tenions à faire passer.

"Tiraillée entre ma peur d’être incomprise et ma soif de dignité,
Je fais de ces rimes une armure contre ceux qui attaquent ma féminité.
Féminité que l’on redoute comme une rose et ses épines,
J’apprends à m’effacer à mesure que mon corps se dessine"

slame Sam MB en deuxième partie de la vidéo.
 

"Le harcèlement de rue n’est pas un compliment"


Je suis musicienne, mais j’avais du mal à chanter car c’est mal vu pour une fille de chanter en Algérie. Je l’ai constaté quand je chantais sur scène ou sur You Tube les textes que mon père avait écrits. Alors j’ai choisi le slam. J’ai commencé par slammer "Coupable", un texte sur le sentiment de culpabilité des femmes dans une société encore marquée par les interdits. Je parle par exemple du fait de se sentir coupable de sortir dans la rue, d’occuper un espace public encore dominé par les hommes. C’est aussi le sujet de mon slam avec Toute Fine. Il faudrait être flattée d’être l’objet de réflexions, dit-on. Mais non, le harcèlement de rue n’est pas un compliment. À ceux-là, je réponds en rimes :

"Je dois me sentir flattée quand sur moi il se vautre, quand je sais qu’il n’accepte pour sa sœur ce qu’il impose aux autres."

J’ai 24 ans et depuis que j’ai 12 ans, je subis des regards insistants, des mots "doux"  pesants, des mots crus… Ce ne sont pas que des jeunes hommes entre 20 et 30 ans, sans éducation, sans emploi, les "hittistes", comme on les appelle, des jeunes en chômage qui attendent que la journée passe le dos contre le mur. Il y a aussi des gamins, des vieillards.

"Ces hommes-là pensent que la femme ne va sortir que pour les divertir et donc qu’ils peuvent se servir", continuerais-je à dire en rimes. Bien sûr, ce ne sont pas tous les hommes. Nombre d'entre eux nous respectent. Mais cette minorité doit cesser de nous harceler. C’est ce message qu’on voulait faire passer et que beaucoup d’internautes ont reçu et apprécié.
Première vidéo de la jeune slameuse Samia MB



"J’ai vu des professeurs faire des avances à des étudiantes de l’âge de leur fille"


Lounis Youcef, alias Doc2Rap, champion d’Algérie du slam en 2016 et membre du collectif Awal, puise également dans son expérience pour écrire des slam qui dénoncent les violences faites aux femmes.

Je suis étudiant en médecine et lorsque j’étais interne au centre hospitalier universitaire (CHU) d’Oran, j’ai été témoin de scènes qui m’ont profondément dérangé. Toute Fine et Sam MB ont slammé sur le harcèlement de rue, mais pour moi, il y a un harcèlement plus grave encore dont on ne parle pas : le harcèlement dans un cadre institutionnel. J’ai vu des professeurs faire des avances à des étudiantes de l’âge de leur fille. Je le raconte dans un texte qui dort encore dans mes calepins : "Bienvenu dans mon monde où des médecins d’un haut rang harcèlent des petites étudiantes du CHU d’Oran." J’ai également fait un slam sur les femmes maltraitées par leur mari. Il s’intitule : " Je suis une femme."

" Marre d’avoir mal, ça fait longtemps que je me tais.
Je m’occupe seule de la baraque, c’est par amour que je le fais.
Mais depuis que mon amour m’émeut, avec des menaces et des bleus,
depuis qu’il m’en veut, sincèrement je ne peux,
Vivre sous l’emprise de la peur au quotidien.
Il fait si mal avec ses mots et ses coups de poings."


Slam de "Je suis une femme" par Doc2Rap

Je me suis mis dans la peau de cette femme que j’avais examinée en tant qu’interne sur un lit d’hôpital. Elle m’a parlé à cœur ouvert de son malheur. J’ai voulu écrire ce slam et le partager car pour moi, les hommes et les femmes sont égaux, mais dans notre société encore patriarcale, l’homme continue de dominer et à penser cette domination de façon positive.
Article écrit en collaboration avec
Dorothée Myriam kellou

Dorothée Myriam kellou , journaliste rédacteur arabophone