Pour la deuxième fois en un mois, des Libanaises se sont donné rendez-vous pour réclamer le droit d’accéder à la nationalité libanaise pour leurs conjoints et leurs enfants. Si le Liban n’est pas le seul pays arabe à priver ses citoyennes de ce droit, la polémique, au pays du Cèdre, prend toutefois une tournure géopolitique et confessionnelle.

Une manifestation avait déjà eu lieu le 19 mars dernier devant le Parlement libanais, soit une dizaine de jours après la journée internationale des droits des femmes et six mois après le retour à une stabilité politique au Liban, avec l’élection d’un nouveau président. Ce rassemblement est l’initiative d’une association baptisée "Ma nationalité est un droit pour moi et ma famille", dont la porte-parole, Karima Chebbo, a enjoint les politiques libanais à respecter leurs promesses et à œuvrer pour la reconnaissance des droits des femmes en réformant la loi de l’octroi de la nationalité libanaise.

"On ne marchande pas avec les droits des femmes", "Nos enfants ne sont pas des employés étrangers", "Nous ne sommes pas une famille de seconde zone" : autant de slogans portés par les manifestantes devant le ministère du travail mercredi 5 avril. Photo publiée sur la page Facebook de l'association.

"Le ministère du Travail a fait un pas en arrière concernant les droits des conjoints et des enfants de Libanaises"

Mercredi 5 avril, l’association a renouvelé son action, cette fois devant le ministère du Travail. Lina Abou Habib, présidente de l’association, explique ce choix :

Le ministère du Travail est un maillon important dans notre combat. En 2011, le ministre du travail de l’époque, M.Charbal Nahhas, a fait un geste dans le sens de la réforme que nous appelons de nos vœux en décrétant que les conjoints et les enfants des Libanaises n’auront plus besoin d’un permis de travail pour exercer une activité professionnelle au Liban. Cette mesure n’était pas suffisante, puisque certains corps de métiers restaient tout de même inaccessibles pour les non-Libanais. Car pour exercer les métiers de médecin, dentiste, ingénieur, ou infirmier – et la liste n’est pas exhaustive – il faut adhérer à un syndicat professionnel, chose interdite aux non-Libanais.

Mais le nouveau ministre du Travail a récemment remis en question cet acquis : une campagne a été menée contre les travailleurs clandestins, et dans la foulée, les autorités ont également arrêté des conjoints et des enfants de Libanaises sous prétexte qu’ils ne possédaient pas de permis de travail. C’est en réaction à cela que nous avons appelé à manifester devant le ministère.

La manifestation devant la porte principale du ministère du travail.


Pour justifier ce refus, les autorités libanaises opposent toujours deux arguments : le premier concerne les réfugiés palestiniens au Liban, arrivés dans le pays, par vagues successives, depuis 1948. En effet la Ligue des États arabes recommande à ses membres, au nom de "la lutte pour la cause palestinienne ", de ne pas accorder leur nationalité aux réfugiés palestiniens, afin de ne pas encourager leur installation dans les pays d’accueil et remettre ainsi en question le droit au retour. Le deuxième argument concerne la question du fragile équilibre démographique et confessionnel du Liban. Dans ce pays qui compte 18 groupes confessionnels, beaucoup agitent l’épouvantail d’un raz-de-marée sunnite si jamais on autorisait ces naturalisations, au vu du nombre important de réfugiés palestiniens (plus de 450 000) et syriens (un million) présents au pays du Cèdre. Mais pour Lina Abou Habib, ce ne sont là que des prétextes :

Ce sont là des arguments racistes de façade qui visent à masquer le sexisme ambiant, puisque quand un Libanais épouse une étrangère, cette dernière peut demander, au bout de cinq ans, la nationalité libanaise [sauf pour les Palestiniennes qui détiennent le passeport palestinien, NDLR]. Le problème réside donc dans la logique patriarcale qui veut que seuls sont considérés comme citoyens les enfants dont le père est libanais. Il arrive d’ailleurs que des députés se lâchent en tenant des propos sexistes sur ce sujet.

On retrouve la logique des deux poids deux mesures concernant la question de l’équilibre confessionnel : le ministre des Affaires étrangères, Gibran Bassil, vient de faire une tournée en Amérique latine et en Australie pour inciter les descendants de Libanais, dont les ancêtres ont pourtant renoncé à la nationalité libanaise, à faire valoir leur droit à la nationalité. On parle là de millions de personnes [on estime la diaspora libanaise à 12 millions, ndlr], dont la plupart sont des descendants de Libanais chrétiens. S’ils obtiennent la nationalité, leur participation aura un poids indéniable lors des prochaines élections législatives [la loi électorale libanaise est régie par le système confessionnel, NDLR].

Concernant l’initiative du ministre des Affaires étrangères libanais, France 24 a contacté Elias Abou Saab, conseiller aux affaires étrangères auprès du président de la république libanaise, qui a répondu :

Nous sommes favorables à toute loi qui va dans le sens de l’égalité entre hommes et femmes au Liban. Le cas de la diaspora libanaise est différent : il ne s’agit pas de naturalisation mais de bénéficier d’une loi déjà existante qui les autorise à reprendre la nationalité libanaise d’un ancêtre. La naturalisation est quant à elle intimement liée à la question de l’immigration palestinienne et syrienne au Liban, qui est très délicate. Une fois que le parlement aura trouvé une solution à ce problème, la naturalisation pourra se faire sans polémique.

En 2012, on estimait à 35 % le pourcentage de femmes libanaises mariées ayant pour conjoint un non-Libanais.
Article écrit en collaboration avec
Sarra Grira

Sarra Grira