À Portland, dans l’Oregon, des anarchistes d’un nouveau genre font un bras d’honneur aux autorités en réparant les routes à leur place. Le Portland Anarchist Road Care (Parc, L’entretien anarchiste des routes de Portland) estime que "les négligences de l’État ont engendré une décrépitude des routes"  et promet de "rendre les routes de Portland au peuple".

La page Facebook a été créée à la fin du mois de février, quand des nids-de-poule sont apparus après un rude hiver. Les autorités ont déclaré qu’elles devaient attendre une amélioration de la météo avant de pouvoir entamer les travaux. Mais le groupe ne voulait pas rester les bras croisés et a décidé de passer à l’action. Dehors, les membres se sont munis de masques, cagoules et foulards et ont utilisé la méthode du "rapiéçage à froid" pour reboucher les trous.


Un grand nid-de-poule est réparé par le groupe. Photo publiée sur Facebook.

Le groupe surfe à dessein sur l’éternelle question posée aux anarchistes anti-gouvernements : "Mais, qui va construire les routes ?"

La rédaction de France 24 a pu discuter avec un membre du Parc. Ce dernier, qui a souhaité rester anonyme, a conclu son email par un cri de "Résistance !".


“Nous mettons en pratique nos idées politiques”

Le Parc est une organisation qui aide la communauté et motive les habitants à prendre en main leur quartier. Au départ, nous avons considéré que l’entretien des routes était un moyen d’améliorer les conditions de vie.
Une photo publiée sur
Facebook montre un poster décrivant la marche à suivre pour reboucher un nid-de-poule en toute sécurité.

 Cet hiver, des nids-de-poule sont apparus partout à travers la ville. Nous connaissons des cyclistes qui ont eu des accidents, beaucoup d’entre nous ont eu des pneus crevés. Des trous se sont transformés en sillons d’environ 5 mètres de long. Comme tous les autres, nous étions bras croisés à attendre que quelqu’un vienne les reboucher. Finalement, la ville a dit qu’il fallait attendre que la météo s’améliore avant de faire quoi que ce soit. Nous n’y avons pas cru.

Comme prévu, leur excuse ne vaut que pour une certaine technique de réparation des routes. Le gouvernement n’a pas voulu examiner d’autres méthodes. Ils ont exhorté les habitants à la patience, alors que nous voyions des voitures abandonnées sur les trottoirs, alors que nous devions changer nous-mêmes nos pneus. Pourquoi attendre quand les choses peuvent être faites maintenant ?

Un membre du groupe verse de l’asphalte froid dans un nid-de-poule. Photo publiée sur Facebook.

Les rues sont à nous

Le lendemain, nous avons commencé à reboucher les trous. Alors que nous étions en train de réfléchir sur ce que nous faisions, nous nous sommes rendu compte que nous mettions nos idées politiques en pratique, au-delà du fait de résoudre un problème qui nous concerne. Nous pensons que les moyens de production et l’espace public appartiennent au peuple et que seules les violentes menaces de l’État nous empêchent d’en jouir librement. Mais, la responsabilité vient avec l’appropriation. Si les routes sont à nous, nous devons les entretenir.

Un nid-de-poule rebouché. Photo publiée sur Facebook.

Nous croyons que c’est une voie vers le changement révolutionnaire dans notre société. En tant que révolutionnaires, plus nous autogérons ce dont l’État et les institutions capitalistes s’occupent aujourd’hui, moins les gens sentiront qu’ils en ont besoin.

Avec un noyau dur de 10 organisateurs, le Parc affirme avoir réuni près de 60 personnes lors d’une récente réunion publique. Il espère mobiliser davantage à travers toute la ville. L’entretien de la voirie effectué jusque-là était autofinancé, mais les anarchistes souhaitent mettre en place un modèle décentralisé de financement. L’objectif étant de ne pas reproduire les modèles hiérarchiques et capitalistes qu’ils combattent.

Les autorités locales n’ont pas essayé d’instaurer un dialogue direct avec eux, mais un porte-parole du département des Transports de la mairie a publiquement déconseillé la rapiéçage amateur de la voirie publique.


Des membres en train de reboucher des trous. Photo publiée sur
Facebook.

Le Parc affirme avoir reçu des retours positifs de la communauté locale, mais aussi des critiques publiées en ligne par d’autres groupes se disant anarchistes.

Nous avons été submergés de messages sur Internet, harcelés par des fanatiques d’extrême gauche. La plupart sont "anarcho-capitalistes" qui ont cru à tort que nous étions nous-mêmes capitalistes. En découvrant que nous étions en fait des anarchistes, ils ont été froissés.

Nous avons également reçu des critiques de la part de gauchistes anti-civilisationnels et de primitivistes, qui disaient que nous devrions détruire les routes. Nous pensons que ces comportements sont capacitistes [discriminatoires envers les personnes atteintes de handicap], parce qu’ils empêchent les personnes dans le besoin d’avoir accès aux soins. Cette attitude nuit aux personnes qui doivent se rendre sur leur lieu de travail, quel que soit l’état des routes.

Un membre du groupe tasse l’asphalte froid dépose dans un nid-de-poule. Photo publiée sur
Facebook.

La page du groupe est clairement politique, appelant ses abonnés à manifester à l’aéroport contre la déportation d’une Iranienne arrêtée par la police. Le Parc prévoit d’autres actions et ne souhaite pas se limiter à l’entretien des routes. Il veut se battre pour davantage de justice pour les minorités et les immigrants, défendre les sans-abri, le droit aux soins et les droits des LGBTQI+, entre autres. Et, bien sûr, combattre le système.
Article écrit en collaboration avec
Catherine Bennett

Catherine Bennett , Anglophone Journalist