Depuis l’été dernier, Zhenya Zakhar, une Russe de 33 ans, tatoue les femmes qui ont des cicatrices résultant de violences conjugales, afin de les masquer. Un travail réalisé gratuitement dans son studio à Oufa, la capitale de la république de Bachkirie, dans l’est de la Russie, pour permettre à ces femmes d’oublier le passé et d’aller de l’avant.

Zhenya Zakhar réalise des tatouages depuis 2005. C’est après avoir lu un article sur Flavia Carvalho – une tatoueuse brésilienne offrant ses services aux victimes de violences domestiques depuis 2013 – qu’elle a décidé de faire la même chose en Russie. En juin 2016, elle a donc commencé à son tour à tatouer des femmes ayant subi des violences conjugales.

Zhenya Zakhar à l'œuvre dans son studio. Photo publiée sur sa
page Facebook.

"Une fois tatouées, les femmes repartent transformées"

Zhenya Zakhar explique en quoi consiste son projet :

Chaque lundi, les femmes peuvent venir dans mon studio pour être tatouées. Quand elles arrivent, elles sont souvent complexées en raison de leurs cicatrices, qu’elles trouvent laides, même si elles sont parfois très petites.

Nous choisissons ensemble le motif du tatouage. Le plus souvent, je dessine des fleurs ou des papillons, c’est-à-dire quelque chose de doux et de féminin, à l’image des femmes que je reçois. Une fois, on m’a également demandé de dessiner une licorne.


Les fleurs, un motif classique. Photo publiée sur la
page Facebook de Zhenya Zakhar.


Une fois le tatouage réalisé, les femmes pleurent souvent en voyant le résultat. Mais ce sont des larmes de bonheur, puisque leurs cicatrices ne sont plus visibles. Du coup, elles n’ont plus honte de leur corps et repartent transformées. Cela leur permet d’oublier le passé…


Photo publiée sur la
page Facebook de Zhenya Zakhar.

 
"Beaucoup de femmes ayant subi des violences conjugales ont peur des hommes"

Toutes les femmes que je reçois sont différentes, mais toutes me racontent des histoires terribles. L’une d’entre elles m’a raconté que son compagnon – avec lequel elle vivait depuis trois ans – lui avait tiré dessus avec un pistolet juste avant leur mariage civil, dans la pièce adjacente à celle où il devait être célébré.

Une autre femme m’a dit qu’elle avait été battue par son mari, au niveau du ventre et de la poitrine. Ses coups n’avaient pas laissé de traces visibles sur son corps, mais on a découvert plus tard qu’elle avait des caillots dans le sang, notamment à côté des ovaires. Du coup, elle a dû être opérée – ce qui a laissé des cicatrices sur son corps – et elle ne pourra plus avoir d’enfant. Résultat : elle a perdu foi en la vie et elle a peur des hommes. C’est d’ailleurs le cas de beaucoup de victimes que j’ai vues.

Par ailleurs, plusieurs femmes m’ont raconté qu’elles avaient appelé la police, mais qu’on leur avait répondu : "On se déplacera lorsqu’il y aura un mort". La police a tendance à considérer les affaires de violence domestique comme de simples disputes, internes à la famille, même si certains hommes ont déjà été emprisonnés pour cela.


Photo publiée sur la
page Facebook de Zhenya Zakhar.

J’ai déjà réalisé 200 tatouages environ. À l’avenir, j’aimerais également me rendre dans différentes villes du pays à moto, avec mon compagnon, qui travaille avec moi, pour proposer nos services à toutes les femmes qui n’ont pas assez d’argent pour venir à Oufa.


Le travail réalisé par Zhenya Zakhar a pris une résonance particulière le 7 février dernier, date à laquelle une loi sur la dépénalisation des violences domestiques a été promulguée par le président Vladimir Poutine, après avoir été adoptée par les parlementaires à une écrasante majorité. Elle allège ainsi les peines pour les violences commises dans le cadre familial, commuant les deux ans de prison encourus jusque là en simple amende, sauf en cas de violences graves ou de récidive.

Selon l’agence nationale des statistiques, 49 579 affaires de violences domestiques ont été recensées en Russie en 2015, dont 35 899 impliquant des violences contre une femme. Quelques 7 500 femmes sont mortes sous les coups de leur compagnon cette année-là, selon un rapport du Centre pour la prévention de la violence Anna.

En outre, une femme sur cinq aurait déjà subi des violences physiques de la part d’un partenaire , selon un rapport officiel datant de 2011.


Cette femme a été projetée contre une fenêtre par son compagnon de l’époque, ce qui lui a coupé le bras. Photo publiée sur la
page Facebook de Zhenya Zakhar.


C’est l’oncle de cette jeune fille qui lui a brûlé l’avant-bras avec son briquet. Photo publiée sur la
page Facebook de Zhenya Zakhar.

"Cette loi ne peut que faire empirer les choses pour les femmes"

Zhenya Zakhar réagit à cette loi :

Je pense qu’elle est aberrante et c’est également l’avis des femmes que je tatoue. Avec ce texte, on laisse le champ libre aux hommes violents. Il ne peut que faire empirer les choses pour les femmes, même si je n’ai pas encore remarqué de différence depuis sa promulgation.

En Russie, beaucoup de femmes sont souvent battues par leurs compagnons lorsqu’ils sont ivres. Plutôt que d’adopter une telle loi, on devrait plutôt aider ces femmes, en les écoutant davantage, même s’il existe déjà quelques centres destinés aux victimes de violences conjugales. Rien qu’avec quelques projets comme le mien, on pourrait déjà progresser.




Cet article a été écrit avec l’aide de Polina Myakinchenko (@Pollyjourn).


Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone