Depuis plus de deux mois, les habitants de la favela du Complexo do Alemão, dans le nord de Rio de Janeiro, dénoncent les opérations menées par la police militaire brésilienne dans leur quartier. Selon nos Observateurs, dans le cadre de leur lutte contre les trafics de drogue dans les quartiers pauvres, des agents investissent sans autorisation des maisons pour les transformer en vraies bases militaires. Les forces de l’ordre nient en bloc, mais les habitants s’organisent pour documenter ces abus de pouvoir sur les réseaux sociaux.

Murs criblés de balles, va-et-vient de policiers lourdement armés : le Complexo do Alemão s’est transformé en zone de guerre depuis que la police militaire a investi le quartier. Selon nos Observateurs, il n’est plus étonnant de voir des douilles joncher le sol, des barricades installées dans les ruelles, ou encore de croiser un militaire au coin de la rue.

Photo prise par Bruno Itan et publiée avec son autorisation.

Des voitures criblées de balles à cause des échanges de tirs dans le quartier. Photo prise par Bruno Itan et publiée avec son autorisation.

Mais ces dernières semaines, l'occupation policière va plus loin encore : les habitants du Complexo do Alemão accusent les forces de l’ordre de squatter illégalement certaines maisons, n’hésitant pas à en expulser les résidents, pour les transformer en point d’observation ou base militaire.


Des canons de fusils pointent hors d'une maison du quartier du Complexo do Alemão. Photo publiée par le Coletivo Papo Reto

"La police ne prévient pas, défonce les portes et se met à tirer"

Raull Santiago habite dans le quartier et milite contre les violences policières dans les favelas. Selon lui, cette situation dure depuis la mi-janvier.

La police militaire a commencé à occuper le quartier dès la fin de l’année dernière. Mais ils s’y sont installés de façon permanente depuis le milieu du mois de janvier. Ils sont entrés dans une logique assez douteuse qui consiste à avancer dans le territoire "ennemi "[des narcotrafiquants] qui font leurs affaires dans le quartier. Mais au passage, ils violent les droits fondamentaux des habitants, en les expulsant de chez eux par exemple.

On a l’impression d’être en zone de guerre et cela provoque encore plus de peur et de chaos. Les habitants sont désespérés, ici, on a le sentiment que plus personne ne peut nous protéger, d’autant que quand les agents arrivent, c’est avec violence ! Ils ne préviennent pas, ils défoncent les verrous des portes, envahissent les terrasses et les balcons et se mettent à tirer.


De son côté, la police militaire assure dans la presse locale ne s'installer que dans des bâtiments vides et inhabités.

Pour interpeller les autorités et apporter des preuves, le collectif de journalistes Defe Zap, spécialisé dans la vérification des débordements policiers, et le collectif Papo Reto, qui suit l'actualité des favelas, tous deux très investis dans la lutte contre les violences policières dans les favelas de Rio de Janeiro, se sont mis à collecter et publier sur les réseaux sociaux des témoignages d’habitants et des images attestant d'une présence policière chez eux. Une vidéo, relayée par Defe Zap, montre ainsi un policier empêchant une femme de rentrer chez elle, sa maison ayant été réquisitionnée pour devenir une base militaire. Elle explique que l’Unité de police pacificatrice (rattachée à la police militaire), a cassé la serrure de sa porte pour entrer dans sa maison. "Vous êtes ici pour protéger les habitants ! Vous ne pouvez expulser les gens de chez eux" s’écrie-t-elle.



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"C’est la première fois que nous avons autant de preuves"

Guilherme Pimentel, du collectif Defe Zap, accompagne quotidiennement les habitants dans leur combat contre cette occupation.

Nous avons envoyé des documents, des vidéos et des photos de ce qu’il se passait au Complexo do Alemão à plusieurs sources au sein des Unités de police pacificatrice [instituées dans les quartiers les plus pauvres en 2010, ces unités devaient permettre de reprendre le contrôle sur les groupes qui les contrôlaient, NDLR]. Certaines continuent de nier… D’autres ont confirmé – sous couvert d’anonymat – que les agents n’ont en effet aucune autorisation pour procéder à ce type d’occupation.



Dans une interview que nous avons réalisée et publiée sur notre page Facebook, Livia Casseres, chargée de la défense des droits des citoyens à la mairie de Rio de Janeiro, assure également que les policiers agissent de manière totalement illégale. Nous avons aussi soumis ces images au parquet, mais nous n’avons eu aucune réponse. C’est très préoccupant, car c’est ce ministère qui a les compétences pour surveiller et contrôler la police militaire.

L'intérieur d'une maison ayant servie de base. Photo : Collectivo Papo Reto.

"Les policiers brésiliens sont au-dessus des lois"

Cette semaine, des délégations du département de la Défense publique de Rio de Janeiro, de l’ordre des avocats du Brésil spécialisés sur la protection des droits humains et de l’Assemblée législative de Rio de Janeiro, se sont rendues sur place, à la demande des habitants. Ils ont en effet constaté que des policiers avaient investis des maisons. Nous espérons que cela va permettre de mettre un terme à ces abus.

Cette situation n’est malheureusement pas nouvelle au Brésil. Les policiers sont au-dessus des lois et ne respectent pas les habitants des favelas dans lesquelles ils interviennent. Cela se passe également dans d’autres quartiers de la ville. Mais au Complexo do Alemão, c’est la première fois que nous avons autant de preuves pour dénoncer les agissements de la police militaire.


Selon l’application "Fogo Cruzado", ("feux croisés" en français), qui recense le nombre d’échanges de tirs à Rio de Janeiro, le quartier Complexo do Alemão a connu un regain de violences au mois de février avec près de 28 fusillades en 30 jours. Selon le journal local O Globo, depuis février, près de 3 000 enfants ne vont plus à l’école à cause des affrontements entre policiers et trafiquants dans les quartiers nord de Rio de Janeiro, où se trouve la favela Complexo do Alemão.
Article écrit en collaboration avec
Maëva Poulet

Maëva Poulet