Des centaines d’établissements scolaires ont récemment fermé dans le nord du Burkina Faso, à la suite de l’assassinat d’un directeur d’école et des menaces proférées par des hommes armés – soupçonnés d'être des jihadistes. Ce sont les enseignants eux-mêmes qui ont pris cette décision, en l’absence de consignes officielles. Mais certains ont décidé de braver la peur, en continuant de donner des cours directement chez leurs élèves.

Fin janvier, des hommes armés sont passés dans différentes écoles situées dans la province du Soum, dans la région du Sahel. Ils ont demandé aux enseignants d’abandonner le programme actuel, de faire cours en arabe, d’apprendre le Coran à leurs élèves et exigé que les enseignantes portent le voile, sous peine de représailles, avant de partir vers la frontière malienne. Certains enseignants ont alors commencé à fuir la zone et les premières écoles ont fermé.

Un mois plus tard, dans la nuit du 27 au 28 février, deux commissariats ont été attaqués à Baraoulé et Tongomaël, toujours dans la même province. Là encore, les assaillants ont fui vers le Mali. L’attaque a ensuite été revendiquée par Ansarul Islam, un groupe jihadiste présent dans la zone entre le Burkina Faso et le Mali, à l’origine d’une attaque meurtrière à Nassoumbou (Soum), le 16 décembre dernier.

Enfin, le 3 mars, un directeur d’école et un villageois ont été abattus à Kourfayel, un village situé à sept kilomètres de Djibo, le chef-lieu du Soum. Une fois encore, les assaillants sont repartis vers le Mali. Bien que ce double assassinat n’ait pas été revendiqué, les soupçons portent sur Ansarul Islam. De très nombreux établissements scolaires ont décidé de fermer leurs portes dans la foulée.

École primaire à Gorom-Gorom, le chef-lieu de la province d'Oudalan, dans la région du Sahel. Photo prise par Seidou Samba Toure, le 9 mars 2017.

"J’ai pris peur après l’assassinat de notre collègue"

Souleymane (pseudonyme) est le directeur d’une école primaire dans le Soum.

Fin janvier, je n’avais pas vraiment pris au sérieux les menaces visant les écoles, mais ça a changé à la suite de l’assassinat de notre collègue, le 3 mars. Ce jour-là, j’ai pris peur, donc j’ai décidé de fermer mon établissement, de même que de nombreux directeurs d’écoles. Nous l’avons décidé nous-mêmes, en l’absence de directives des autorités.

Désormais, de très nombreux établissements scolaires sont fermés dans le Soum, mais également dans les provinces voisines d’Oudalan [également dans la région du Sahel, NDLR] et du Loroum [dans la région Nord, NDLR]. Du coup, les élèves restent chez eux. Beaucoup d’enseignants sont rentrés chez eux, car ils sont souvent originaires d’autres localités, de même que certains employés travaillant dans les administrations.

Des élèves à proximité du lycée provincial de Gorom-Gorom, dans l'Oudalan, également fermé. Photo prise par Seidou Samba Toure, le 9 mars 2017.

"Si on arrête de travailler, les jihadistes auront gagné"

Amadou Badoum enseigne dans une école située dans l’Oudalan, qui a également fermé début mars. Il est l’un des rares enseignants qui tentent de continuer à travailler dans la zone.

Quand l’école a fermé, des parents d’élèves m’ont demandé de continuer à donner des cours chez eux. Ils ne veulent pas que leurs enfants arrêtent l’école et que leur niveau baisse. Du coup, je donne au moins trois heures de cours par jour à domicile. J’essaie de ne pas trop penser aux menaces, pour que la peur ne s’installe pas.

Si on arrête de travailler, les jihadistes auront gagné. Par ailleurs, beaucoup de familles dans la zone n’envoient pas leurs enfants à l’école régulièrement, pour qu’ils travaillent et les aident à la maison, donc arrêter les cours reviendrait aussi à leur donner raison, à dire que l’éducation est quelque chose de secondaire.

"On a l’impression d’être livrés à nous-mêmes"

Je ne connais pas d’autres enseignants qui continuent à travailler, même parmi ceux qui sont restés. Mais on s’encourage. Certains n’ont pas le moral, donc je leur dis : "C’est dur, mais il ne faut pas baisser les bras car cela reviendrait à laisser la région aux mains des jihadistes !"

Au-delà de la peur, ce qui est pénible, c’est que les autorités ne réagissent pas vraiment face à la situation : on a l’impression d’être livrés à nous-mêmes [bien que le ministre de l’Éducation nationale et de l'alphabétisation se soit déplacé dans la zone fin janvier et début mars, pour rassurer les populations, NDLR]. J’ai seulement constaté qu’il y avait des patrouilles dans la zone. Par contre, aucune mesure de sécurité n’a été prise dans les écoles directement.

Outre le renforcement des patrouilles militaires dans la zone, les véhicules n’ont désormais plus le droit de circuler de 17 h à 6 h du matin près de la frontière, une mesure censée "réconforter les populations".

Mais ces mesures restent "très insuffisantes" selon Mamadou Barro, secrétaire général de la Fédération des syndicats nationaux des travailleurs de l'éducation et de la recherche. Contacté par France 24, il estime par ailleurs qu'il y a eu "non-assistance à personne en danger" concernant le directeur d'école assassiné, puisque des menaces avaient déjà été proférées à l'encontre du corps enseignant auparavant.

Hommage au directeur d'école tué le 3 mars.

De son côté, le ministère de l’Éducation nationale et de l'Alphabétisation, également contacté par France 24, a indiqué ne pas pouvoir s’exprimer au sujet des mesures prises pour renforcer la sécurité dans la zone. Il a simplement indiqué que 380 écoles primaires, 17 collèges et 15 lycéens sont actuellement fermés dans le Soum, de même que 190 écoles primaires, sept collèges et huit lycées dans l’Oudalan, soit la quasi-totalité des établissements scolaires dans ces zones. En revanche, il assure ne pas avoir d’informations concernant d’éventuelles fermetures d’écoles dans le Loroum.



Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone