Dans le sud-est de Turquie, un petit village kurde a subi pendant dix-neuf jours une brutale occupation de l’armée. De nombreuses photos circulent depuis le 2 mars, date de la fin de l’opération. Au-delà des maisons détruites et criblées de balles, des images de personnes visiblement torturées et d’animaux morts de faim attestent des violences.

Du 11 février au 2 mars, les habitants de Koruköy, appelé Xerabê Bava en kurde, ont été interdits de sortir de chez eux. Certains ont été arrêtés, notamment le chef du village âgé de 71 ans. Plusieurs habitations ont été rasées et le bétail – abandonné à son sort - a succombé au manque d’eau et de nourriture. Dans des témoignages livrés à la presse locale, plusieurs habitants ont affirmé que les militaires avaient perpétré des assassinats et pratiqué la torture.

"M. le Premier ministre, allez vous intervenir au sujet d'Abdi Aykut ? On a annoncé qu'il a été torturé d'après avoir été arreté à Nusaybin Kuruköy", lance le député d'opposition Sezgin Tanrıkulu sur sur compte Twitter.

Abdi Aykut, un villageois de Koruköy, aurait été torturé par les soldats. Sa photo a circulé à partir du 22 février. Selon son avocat, il a été emmené dans un hôpital à l’extérieur du village pour soigner ses blessures, puis il a été arrêté le 3 mars.

Un village quasi coupé du monde pendant dix-neuf jours

Certains villageois ont pu témoigner pendant le couvre-feu grâce à leur téléphone portable, les lignes fixes ayant été coupées. Ils affirment que les militaires ont violemment et arbitrairement frappé jeunes et personnes âgées. Ils auraient par ailleurs coupé l’électricité et empêché certains malades de partir voir un médecin.

Une maison de Koruköy en ruines. Photo publiée sur Twitter le 2 mars 2017. 

Le village est situé entre les villes de Mardin et Nusaybin, à une vingtaine de kilomètres de la frontière syrienne. Capture d'écran du site d'images satellites Zoom earth.

La préfecture de Mardin, dont dépend Koruköy, estime que ce village reculé est une base-arrière du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), considéré comme une organisation terroriste par la Turquie, l’Union européenne et les États-Unis. Dans un communiqué publié à l’issue du couvre-feu, elle affirme que certains villageois étaient complices des combattants kurdes et les laissaient utiliser leurs caves pour entreposer armes et munitions. Et de remercier les habitants pour "leur bonne coopération" dans cette opération destinée à assurer leur "sécurité".

Les animaux morts de faim

Le couvre-feu a finalement été levé le 2 mars. Un groupe de députés locaux, membres du Parti démocratique des peuples (HDP) une formation pro-kurde qui avait manifesté à plusieurs reprises contre le blocus, a pu constater les dégâts et partager des photos sur Twitter.

Des cadavres de chèvres gisent sur le sol à Koruköy. Photo publiée le 2 mars 2017 sur Twitter

Ces députés ont notamment partagé de nombreuses images d’animaux morts, gisants sur le sol. Selon eux, les villageois n’ont pas eu le droit de s’en occuper. Privés d’eau et de nourriture, peu ont donc survécu.

Le cadavre d'une vache à l'intérieur d'une étable de Koruköy. Photo publiée le 2 mars 2017 sur Twitter

Depuis la fin du couvre-feu, plusieurs journalistes locaux ont pu se rendre sur place. Ils affirment notamment que des caves antiques à valeur historique ont été détruites par l’armée. Par ailleurs, plusieurs maisons ont été rasées ou incendiées.

Les murs d'une maison recouverts d'impacts de balles. Photo publiée sur Twitter.


Une vielle dame dans une pièce criblée de balles à Koruköy. Photo publiée sur Twitter le 2 mars 2017.

Des cartouches de balles et de bombes lacrymogènes sur sol à Koruköy. Photo publiée le 2 mars 2017 sur Twitter

Dans certaines de celles qui sont restées debout, des murs sont criblés de balles. Dans les rues, de nombreuses cartouches de munitions et de bombes lacrymogènes jonchent le sol.

Dans le cadre de la guerre contre les combattants du PKK, qui a repris en 2015 après une longue trêve, les autorités turques n’hésitent pas à s’attaquer aux civils, aux associations et aux députés des régions kurdes du pays. Dix députés du HDP, jugés proches du PKK, sont toujours emprisonnés, dont le co-président du parti Selahattin Demirtas.

Un rapport de l’ONU [en anglais] dénonce notamment des cas d’assassinats, de torture, de disparitions forcées dans toute la région depuis juillet 2015. Selon ce rapport, les couvre-feu sont les périodes où les violences sont les plus intenses.

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