L’artiste de rue britannique Banksy a encore frappé dans le plus grand secret. Le 3 mars, il dévoilait sa nouvelle création: le Walled Off Hotel (littéralement "coupé par le mur"), une pension 3 étoiles avec vue sur le mur de séparation à Bethléem décorée par ses soins et celle de deux autres artistes : le Palestinien Sami Musa et la Canadienne Dominique Petrin. Mais cette nouvelle attraction artistique, qui a reçu les éloges de la presse internationale, ne fait pas l’unanimité chez les Palestiniens.

Sur les réseaux sociaux, des Palestiniens exprimaient leur désapprobation, accusant, pour certains, l’artiste de transformer l’occupation militaire israélienne en parc de loisirs, offrant aux visiteurs un cadre destiné à les divertir.

"Il transforme la Palestine en parc d'attraction, comme Disney Land ou les safaris pour les Blancs en Afrique avides d'aventures."

Dans un article publié sur le blog Mondoweiss, très partagé sur les réseaux sociaux, Tamara Nasser, activiste palestinienne, va plus loin dans sa critique en dénonçant un "tourisme de guerre" qui profite économiquement de l’occupation et fait de la souffrance des Palestiniens "un objet d’exposition."

L’hôtel Walled Off ne sera ouvert aux réservations que le 11 mars. Samia (pseudonyme), journaliste palestinienne, a été invitée avec la presse à visiter l’hôtel en avant-première. Elle juge trop sévères les critiques contre cette nouvelle performance. Tout ce qui peut attirer l’attention de la communauté internationale sur la réalité de l’occupation est positif, considère-t-elle.
Chambre avec vue sur le mur de séparation depuis l'hôtel Walled off


"J'ai retrouvé le sarcasme propre à l’œuvre de Banksy"


Nous ne savions pas à quoi nous attendre. On nous avait juste dit qu’il s’agissait là de la plus belle performance artistique de Banksy. Nous avons emprunté une route très étroite encore en construction. Il y avait des poubelles qui s’accumulaient. Nous sommes entrés dans l’hôtel et là, nous avons été accueillis par un personnel vêtu en blanc et rouge, les bougies avaient été allumées, le mobilier était très beau. L’ambiance était magnifique. J’ai ensuite prêté attention aux détails. Le piano jouait seul, la marque n’était plus la fameuse marque japonaise Yamaha, mais Yahaha, un changement de lettre qui impliquait un changement de sens. J'ai retrouvé le sarcasme propre à l’œuvre de Banksy pour dénoncer des situations politiques. La table pour dîner était entourée de caméra de vidéosurveillance, comme pour rappeler l’omniprésence de la surveillance israélienne, jusque dans notre intimité.

La Palestine a été occupée par les Britanniques en 1917. Le piano bar s'inspire de l'ambiance coloniale de l'époque, explique le descriptif sur le site de l'hôtel Walled off

Chaque chambre dans l’hôtel a un thème différent. J’ai trouvé la suite présidentielle particulièrement intéressante. "Cette suite est équipée de tout ce qu’un chef d’État corrompu a besoin" est-il écrit sur le site de l’hôtel Banksy. Un jacuzzi avec réservoir d’eau percé par les balles de l’armée israélienne, et surtout des volets joliment décorés qui permettent de ne pas voir le mur, autrement dit de se cacher la triste réalité de l’occupation israélienne.

Suite présidentielle de l'hôtel Walled Off

J’entends les critiques que l’on adresse à ce nouveau lieu, mais pour moi tout ce qui permet d’attirer l’attention internationale sur la réalité de l’occupation est positif. À Bethléem, les touristes sont surtout des croyants. Là, sans doute que des férus d’art auront envie de venir en Palestine et de découvrir ce que nous vivons au quotidien.

"Banksy normalise et banalise le conflit"


Fadi Kattan est hôtelier à Bethléem. Il est propriétaire de Hosh Al-Syrian, une pension gastronomique dans la ville sainte et juge avec sévérité la performance de Banksy qui, selon lui, propose une version "édulcorée et commercialisée" de l’occupation militaire.

"Le mur sépare la nation palestinienne de l’État israélien et restreint la liberté de mouvement pour les citoyens de deux côtés" peut-on lire sur le site de l’hôtel Walled off de Banksy. Le langage qu’emploie l’artiste me gêne car il met sur un pied d’égalité Palestiniens et Israéliens. Les Palestiniens n’ont pas la même liberté de circulation que les Israéliens. Les Israéliens n’ont pas besoin de permis pour franchir le mur. Les 400 000 colons israéliens qui vivent en Cisjordanie peuvent librement passer le mur et rejoindre Israël. Ce n’est pas le cas des Palestiniens. Moi, par exemple, qui suis franco-palestinien, je ne peux me rendre en Israël, de l’autre côté du mur, sans faire une demande auprès du bureau de l’Autorité palestinienne qui transmet ensuite ma requête à l’armée israélienne. Je dois attendre et subir l’arbitraire de leur décision.

Statue dans l'hôtel Walled off masquée pour ne pas respirer les gaz , en référence aux bombes lacrymogènes souvent lancées par l'armée israélienne sur les manifestants palestiniens


"Le mur a des conséquences graves pour beaucoup de monde", ajoute-t-il. Banksy est dans le politiquement correct, il ne nomme pas les choses telles qu’elles sont. Ce sont les Palestiniens qui souffrent du mur. Le mur a permis à Israël d’annexer de grandes parcelles de terres palestiniennes et d’isoler Jérusalem-Est du reste de la Cisjordanie. Des villages entiers se retrouvent privés d’une grande partie de leur ressource économique par exemple

Cette vision édulcorée et diminuée de l’occupation militaire israélienne des territoires palestiniens est problématique et se retrouve dans ses créations. Par exemple, dans une des chambres de l’hôtel se trouve, accroché au mur, un dessin représentant un soldat israélien en pleine bataille de polochon avec un jeune palestinien. Le conflit israélo-palestinien n’est pas un jeu et il n’est pas symétrique. Nous ne sommes pas dans le même rapport de force. Il y a un occupant et un occupé.

Dortoir de l'hôtel Walled off meublé avec des lits comme dans une caserne militaire israélienne

Le lieu est peut-être très beau, mais, à mes yeux, il a quelque chose de malsain. Il fait de l’occupation une expérience attirante. Le dortoir, par exemple, est meublé de lits de casernes militaires israéliennes. Au réveil, il suffit de regarder par la fenêtre pour voir le mur qui par endroit est recouvert de graffiti. Le mur devient en quelque sorte vendable. Il devient une attraction touristique et source de profits.

Banksy normalise et banalise le conflit. C’est un conflit qui est encore en cours et cause beaucoup de souffrances côté palestinien. Cela me rappelle les voyages qui étaient organisés en Afrique du Sud pendant l’apartheid. Des cars entiers allaient voir comment les Noirs vivaient. Ils faisaient ainsi une expérience superficielle et confortable de l’injustice.


Article écrit en collaboration avec
Dorothée Myriam kellou

Dorothée Myriam kellou , journaliste rédacteur arabophone