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Une paire de Jeans déchirée, un médaillon, un bout de t-shirt : dans l’espoir de permettre à leurs familles de les identifier, un site Internet publie régulièrement des images d’objets retrouvés sur les corps de migrants décédés dans le désert du Texas après avoir traversé la frontière des États-Unis. Le but : rendre leurs noms à ces personnes, et aider les familles à faire leur deuil.

La police chargée de la surveillance des frontières, le US Border Patrol, estime que plus de 6 000 personnes sont décédées dans le désert près de la frontière américano-mexicaine entre 2001 et 2015.

Une fois la frontière passée, les migrants marchent pendant plusieurs heures dans le désert afin d’éviter les check-points de la police américaine des frontières postés le long des routes. Nombre d’entre eux se perdent et meurent de déshydratation.


Le comté de Brooks, dans le sud du Texas, est l’une des régions où l’on recense le plus grand nombre de migrants morts. Entre 2008 et 2014, plus de 300 personnes ont été enterrées dans le cimetière de Brooks sans qu’on puisse les identifier. Nombre d’entre elles ont été ensevelies dans des fausses communes.

En 2013, une équipe de scientifiques dirigée par Lori Baker, une anthropologue de l’Université de Baylor, a lancé un processus d’identification de ces disparus basé sur les effets personnels de ces migrants. Plusieurs cadavres ont été ainsi exhumés et transportés à cette université. L’équipe a ensuite récupéré les effets retrouvés sur les corps, et diffusé les images sur le site Yo Tengo Nombre/I Have a Name (J’ai un nom), dans l’espoir que leurs familles puissent les reconnaître.

"Les familles veulent tourner la page"

Eddie Canales est le directeur du Centre des Droits de l’Homme du Sud-Texas. Il participe au projet You Tengo Nombre.

Ces objets appartenaient aux personnes exhumées du cimetière Heart Cemetery, dans le comté de Brooks entre 2013 et 2014.

En fait, c’est un journal basé à Austin, The Texas Observer, qui a pris attache avec Lori Baker afin de l’aider à mettre au point un système qui permettrait aux familles de retrouver leurs proches disparus.

Les objets retrouvés sur les cadavres sont nettoyés, puis photographiés en haute résolution par un journaliste du Texas Observer, Jen Reel.

Les images des objets appartenant aux migrants sont publiées sur le site Yo Tengo Nombre, avec un numéro de cas pour chaque disparu. Les photos sont accompagnées d’informations relatives au sexe, à l’âge et la date de découverte du cadavre. En tout, 80 cas de disparus sont répertoriés sur le site.

Eddie Canales explique comment se déroule l’identification quand une personne recherchant un proche entre en contact avec un membre de l’équipe :

Nous demandons aux personnes qui nous contactent un maximum d’informations. Notamment sur l’identité de la personne disparue, la façon dont elle était habillée. Nous demandons la taille de ses chaussures, si elle portait un tatouage, une marque de naissance ou des cicatrices.

Puis nos experts vérifient si cette description correspond aux informations disponibles sur notre base de données. S’il s’agit d’un membre de la famille, nous effectuons un test ADN.

"Les démarches administratives sont souvent longues et très compliquées"

Quand un proche se présente pour effectuer une identification sur le squelette d’un disparu, ce sont des moments chargés d'émotion. Ses familles ont besoin de tourner la page. Elles ont parfois cherché pendant des années, sans savoir ce qui est arrivé à leur proche.

Je me rappelle d’une femme originaire de la ville de San Luis Potosi, au Mexique, qui cherchait sa sœur. Quand on lui a montré un bout de papier contenant une prière rédigée à la main, elle a tout de suite su qu’il s’agissait de sa sœur. Cette prière accompagnait la défunte tout au long de ce voyage depuis le Mexique.

Le processus d’identification ne s’arrête pas quand la famille a reconnu un proche. Au Texas, une proche ne peut récupérer le corps qu’après la modification du certificat de décès. Les démarches administratives sont souvent longues et très compliquées. Nous nous efforçons de faire en sorte que les familles puissent rapatrier leur proche le plus rapidement possible, afin d'organiser leurs funérailles.

Nous avons aussi exhumé d’autres cadavres au cimetière de Brooks le 24 janvier 2017. Il faut continuer ce travail. Nous ne devons pas rester les bras croisés devant cette souffrance. Ces familles sont des humains comme nous, et elles ont vécu pendant des mois dans l’angoisse, avant de retrouver leurs proches. .


Article écrit en collaboration avec

Avi Davis