Fin janvier, un homme aveugle est décédé près de Téhéran, après être tombé d’un pont. Cet événement a relancé le débat autour du handicap. Pour notre Observatrice, les déficiences visuelles sont très peu comprises par les citoyens et les autorités en Iran. Si bien que pour les aveugles, chaque déplacement est un véritable parcours du combattant.

Abbas Nobaghi est décédée le 30 janvier dernier, en chutant depuis un pont dans sa ville natale de Varamin, en banlieue de Téhéran. Selon les médias iraniens, l’homme connaissait parfaitement ce pont, qu’il utilisait quotidiennement. Le jour de sa mort, le pont était en travaux, mais les escaliers étaient toujours accessibles. Comme à son habitude, Abbas Nobaghi a monté les marches. Mais arrivé en haut, ne se doutant pas qu’une partie du pont avait été retirée, il a chuté de cinq mètres. Blessé à la tête, il est mort en arrivant à l’hôpital.

Le pont depuis lequel est tombé Abbas Nobaghi.


Un évènement similaire avait déjà eu lieu en 2010, lorsqu’une journaliste aveugle était tombée sur les rails du métro de Téhéran. Les autorités avaient alors fait installer du carrelage tactile, indiquant le bord d’une plateforme.

Les  chemins tactils pour les aveugles.

"Parfois, on ne sait pas si on est sur le trottoir ou au beau milieu de la rue"

Notre Observatrice Rojin (pseudonyme) est âgée de 27 ans et vit à Téhéran. Aveugle depuis son adolescence, elle milite pour la reconnaissance de ce handicap.

Les personnes aveugles en Iran doivent se préparer comme si elles allaient découvrir un autre monde chaque fois qu’elles sortent de chez elles. Les obstacles les plus dangereux sont les fossés de drainage. Il y a en a partout en Iran, souvent entre la route et le trottoir, ce qui signifie que si nous voulons traverser la rue, nous devons trouver une petite passerelle. Nous sommes également dépendants de la gentillesse des passants pour nous dire où aller. Parfois, on marche et on ne sait pas si on est sur le trottoir ou au beau milieu de la rue. Cela m’est arrivé à plusieurs reprises.

Une voiture sur un chemin pour aveugle.

 
Des pavés tactiles ont été installés dans les rues de Téhéran et dans d’autres villes. Les surfaces bosselées signifient "attention". Les lignes parallèles indiquent un itinéraire sûr à suivre. Mais nous ne les suivons pas toujours parce que dans bien des cas, ils nous mènent directement dans des obstacles, comme des arbres, des fossés, des bornes. Pourquoi ? Les ouvriers qui les installent n’ont parfois aucune idée de leur utilité. Une fois, j’ai suivi un de ces passages "sûrs" à Téhéran. Il venait d’être construit. Il m’a mené… droit dans un arbre. Les ouvriers étaient encore sur place alors je leur ai demandé : "Vous savez à quoi servent ces pavés ?".

 
"Pourquoi est-ce que les aveugles ne restent-ils pas chez eux ?"
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Ils ne savaient pas. Je leur ai expliqué que c’était pour aider les aveugles à éviter les obstacles et demandé de modifier l’itinéraire. Ils m’ont répondu qu’ils ne pouvaient pas… Mais je n’ai pas lâché l’affaire et je me suis rendue à l’organisation d’État pour l’aide sociale. Ils ont directement appelé quelqu’un de la mairie. Au téléphone, j’ai entendu un fonctionnaire mécontent répondre : "On ne peut pas faire plus. Pourquoi est-ce que les aveugles ne restent-ils pas chez eux ?" C’était douloureux. Mais il n’est pas le seul à penser de la sorte… Beaucoup de gens garent leur vélo, voiture ou moto sur les pavements pour aveugles. Les magasins y déposent leurs marchandises. Tout simplement parce qu’ils ne posent pas la question de savoir à quoi servent ces rebords bosselés !

Une chemin "sûr" allant droit dans une barrière.

Résultat : tous les jours des aveugles ont des accidents dans la rue. Il y a quelques semaines, l’un de mes amis est tombé dans un fossé creusé par des ouvriers. Il a eu la mâchoire brisée. Il y a un an, je marchais avec une amie aveugle, il pleuvait et tout à coup, elle est tombée dans un fossé. Elle était couverte de boue, c’était humiliant. Chaque fois que nous sortons, c’est stressant et nous revenons avec une ecchymose, ou une robe déchirée parce qu’on est tombé…
 
Des magasins mettent leurs marchandises sur les pavés spéciaux.

Dans les transports, c’est tout aussi compliqué. Prenons un taxi par exemple. Nous ne savons pas si la voiture dans laquelle nous entrons est véritablement un taxi. Les billets iraniens n’ont aucune indication tactile… Si bien que nous ne savons pas combien nous avons payé le trajet et combien on nous a rendu. Dans le métro, il n’y a pas encore de carrelage tactile partout et le personnel n’est pas formé à nous aider. Il y a trois ans, les métros et bus sont devenus gratuits pour les aveugles. Mais de nombreuses lignes de bus ne disposent toujours pas d’un système vocal pour indiquer les arrêts.


Le principal problème c'est la connaissance de ce handicap. Il n'y a pas assez d'informations à ce sujet. Les choses s'améliorent petit à petit. Il y a de plus en plus de discussions sur le sujet sur Twitter ou Telegram. Mais je ne suis pas très optimiste : tout avance très lentement. 

Un manque d'homogénéité dans les infrastructures

Ali Saberi est membre du Conseil municipal de Téhéran et souffre d’une déficience visuelle. Il a expliqué aux Observateurs de France 24 que l’installation de carrelages tactiles avait débuté il y a dix ans dans les rues de la capitale. Mais il ne cache pas son inquiétude : "Ici, à Téhéran, toutes ces initiatives ne sont que des idées qui changent d’une mairie à une autre [il y a 22 municipalités au total] : chacune a son propre conseiller, donc rien n’est homogène".

"L’autre problème, ce sont les entreprises qui s’occupent de les installer" a-t-il ajouté. "Elles remportent des appels d’offres pour réaliser ces installations, mais leur travail n’est pas contrôlé. Conséquence : ils font ce qu’ils veulent et parfois de façon assez artisanale". Malgré tout, Ali Saberi reconnaît que des efforts ont été faits ces dernières années, avec notamment l’installation de panneaux en braille dans les bus, des signaux sonores ou encore de taxis spécialement dédiés aux personnes aveugles.
Article écrit en collaboration avec
Alijani Ershad

Alijani Ershad , Journaliste