Arrêtés en masse dans le cadre de l’état d’urgence, les universitaires turcs opposés au gouvernement ripostent. Dans plusieurs parcs d’Ankara, une poignée de doctorants licenciés organisent des "Académies de rue" depuis le mois de décembre. Une forme originale de protestation qui leur permet de contourner l’interdiction de manifester.

Depuis la reprise du conflit avec la guérilla kurde et le coup d’État du 15 juillet dernier, l’opposition turque subit la répression du gouvernement et les attaques verbales du président Recep Tayyip Erdogan. Dans le cadre de purges conduites dans tous les secteurs de l’administration, 7 316 universitaires ont été renvoyés, selon le décompte des chiffres officiels tenu par Turkey Purge.

Certains sont soupçonnés d’appartenir à la confrérie de Fethullah Gülen, prédicateur musulman accusé d’avoir fomenté le coup d’état avorté. D’autres sont licenciés voire emprisonnés pour avoir signé une pétition appelant à la paix avec les guérilleros du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).

Accusés de complicité avec une organisation terroriste, beaucoup ont quitté le pays. D’autres ayant été "seulement" licenciés, comme notre Observateur, ont choisi de rester et de se battre contre la dérive autoritaire du président. Mais, avec l’état d’urgence instauré au lendemain du 15 juillet, les manifestations sont interdites.

Pour contourner la restriction, des universitaires proposent une "éducation alternative" en donnant cours dans des cafés et des jardins publics. Ils espèrent ainsi raviver l’esprit rebelle, laïc et progressiste des révoltes de 2013. Des milliers de manifestants avaient alors fait vaciller le pouvoir d’Erdogan depuis le parc Gezi, au cœur d’Istanbul.

Un exemple "d'éducation alternative" turque : les "Académies de rue" à Ankara. Chaque leçon est retransmise en direct sur Facebook ou Periscope

"L'université, c'est nous"

Yasin Durak, 32 ans, a co-fondé les "Académies de rue". Assistant de recherche et doctorant en sociologie à l’université d’Ankara, il fait partie des chercheurs renvoyés pour avoir signé "l’appel à la paix".

Je suis un des "Universitaires pour la paix". Parce que je voulais la fin de la guerre, j’ai été assimilé à un terroriste. L’université d’Ankara m’a exilé dans un autre établissement en avril 2016. J’ai fini par démissionner parce que je ne m’y sentais pas en sécurité. En tout, cinq enquêtes sur moi sont en cours, l’une pour une pour "insulte au président" à cause d’un article développant une analogie entre un dragon et Recep Tayyip Erdogan

La première édition des "Académies de rue", animée par notre Observateur et son collègue Mehmet Mutlu, portait sur "L'hégémonie et la contre hégémonie". Photo prise le 4 décembre 2016 au parc Kuğulu à Ankara, publiée sur Facebook

Aujourd’hui, je m’occupe, avec mes amis, des "Académies de rue" organisées deux fois par mois. Au début, les autres "Universitaires pour la paix" nous disaient : "C’est impossible, vous serez arrêtés dès le premier cours." Nous sommes en train de préparer la huitième classe.

L'ardoise annonce le thème de chaque cours, ici lors de la cinquième édition, le 12 février 2017. Photo publiée sur Facebook

"On veut parler aux classes populaires"

On a regardé le film iranien Le Tableau noir, et on a tout de suite décidé d’acheter une grande ardoise et d’organiser la première session le 4 décembre 2016, dans le parc Kuğulu. On s’est dit "L’université, c’est nous. On va faire la même chose, mais partout". On a fait des classes dans toute la ville, aussi bien dans le centre-ville que dans les quartiers populaires périphériques.

On change toujours de lieu parce qu’on veut parler aux classes populaires. Les habitants des quartiers viennent nous voir, on discute et on finit toujours par bien s’entendre. Jusque-là, ils nous prenaient pour des terroristes parce les médias turcs donnent toujours la version des autorités.

Pour nous, partager le savoir dans des jardins publics est très important. Ici, les parcs sont un souvenir des révoltes de Gezi. En 2013, les gens des quartiers se réunissaient, échangeaient et voulaient changer le monde. Depuis il n’y a rien eu, alors ces "Académies de rue" ont l’air de leur faire du bien.

"Les policiers nous laissent tranquilles"

Le plus grand succès du projet de notre Observateur : une foule compacte sur les marches de l'amphithéâtre du parc Seğmenler, le 12 février 2017. Photo publiée sur Facebook

Juste après une vague d’arrestations et de licenciements, le 12 février, il y avait plus de 300 personnes pour écouter le cours de Sevilay Çelenk, "Résister avec des histoires". Pour l’instant, les classes ne durent qu’une quinzaine de minutes, parce qu’il fait très froid à Ankara. Mais quand les beaux jours reviendront nous pourrons rester plus longtemps dehors.

La neige recouvrait encore le parc Ahmet Arif pour la leçon du 15 janvier 2017. Photo publiée sur Facebook

La police est venue la première fois mais n’est jamais revenue. Ils nous ont dit que les manifestations étaient interdites, mais nous avons répondu que nous n’étions pas en train de manifester. Depuis, ils nous laissent tranquilles. Ça ne nous empêche pas d’avoir peur et de sentir, comme tous les opposants politiques, la pression et le sentiment de terreur qu’ils essaient de généraliser.

Désormais, l’objectif est de propager notre projet dans d’autres villes. Nous devons montrer que le modèle de société que promeut Erdoğan ne correspond pas à la Turquie. Notre culture est laïque, progressiste et tolérante.



Il ne faut rien céder, il ne faut pas se résigner

Mustafa Kemal Coskun, professeur associé de sociologie à l’université d’Ankara, a été licencié le 7 février parce qu’il a signé l’appel pour la paix. Il a depuis donné un cours sur la lutte des classes dans le cadre des "Académies de rue", le 26 février.

Le dernier cours de notre Observateur, tenu dans le parc Ethem Sarısülük, le 26 février 2017. Photo publiée sur Facebook

Le public de notre Observateur, selon lui très diversifié socialement. Photo publiée sur Facebook

Près de 100 personnes sont venues assister à mon cours dans le parc Ethem Sarısülük. C’était très différent de ce à quoi j’étais habitué parce que le public n’était pas constitué uniquement d’étudiants. Il y avait des ouvriers, des retraités, des officiels… Cela m’a beaucoup surpris et beaucoup plu ! D’autant que j’ai parlé de la lutte des classes comme grille de lecture pour comprendre le monde actuel…

Comme tout le monde, j’ai peur de la répression politique, c’est humain. Mais je suis vraiment convaincu qu’il ne faut rien céder, qu’il ne faut pas se résigner. Sinon nous avons déjà perdu.


Article écrit en collaboration avec
Liselotte Mas

Liselotte Mas