Observateurs

Chaque été, c’est le même constat : Kulusuk a encore perdu des habitants et de nouvelles maisons y sont laissées à l’abandon. C’est ce que documente notre Observatrice, travailleuse estivale dans ce village de la côte est du Groenland. Le changement climatique y impacte les activités économiques et les traditions, et les habitants, notamment les jeunes, ont tendance à partir.


Johanna Björk Sveinbjörndóttir est une anthropologue islandaise. Elle vit à Berlin mais travaille chaque été à l’hôtel Kulusuk depuis 2013. En parallèle, elle étudie la vie de la population de ce petit village. Elle en a fait depuis 2015 un projet photo sur Facebook et Instagram, #abandonedkulusuk ("Kulusuk abandonné"), où elle montre notamment les nombreuses maisons vides du village.

Photo : Jóhanna Björk Sveinbjörndóttir

"En 2016, il n'y avait plus de glace à la mi-avril, c'est bien plus tôt que d'habitude, les habitants sont déboussolés"

Je vais à Kulusuk depuis 2013 pendant trois à quatre à mois, je vois des habitants qui quittent le village, notamment en été. Ils laissent leur maison en l’état, comme s’ils y vivaient toujours, car dans leur esprit, leur départ n’est que provisoire. Mais en fait, beaucoup ne reviennent jamais. Les Groenlandais sont très spontanés, ils ne planifient rien, même pas ce qu’ils vont manger au prochain repas, encore moins où ils vont vivre demain !

Compteur d'électricité d'une maison sans habitant. Photo : Jóhanna Björk Sveinbjörndóttir

C’est assez étrange de voir ces maisons dans cet état. En tout, l’été dernier, j’avais compté 81 maisons inhabitées sur les 149 du village. Il ne restait plus que 250 habitants à Kulusuk et ce chiffre ne cesse de baisser.

Le phénomène m’a frappée, j’ai commencé à le photographier et à demander aux gens qu’ils me racontent leur histoire, les raisons de leur départ. La plupart s’en vont pour trouver du travail à Nuuk, la capitale groenlandaise, ou dans l’espoir d’en trouver un.

Photo : Jóhanna Björk Sveinbjörndóttir

"Beaucoup de jeunes qui vont à l'école rêvent de découvrir le monde 'moderne'"

Parce qu’il n’y a plus guère d’opportunités de travail à Kulusuk. L’aéroport est une source d’emploi, notamment grâce à la liaison avec l’Islande, qui permet d’avoir du tourisme, notamment en été. Et il y a aussi une bonne école qui emploie dix enseignants. Une dernière source d’emploi, c’est de travailler dans le nettoyage des ordures… pas très excitant !

Par ailleurs, en 2009, la municipalité a fusionné avec Nuuk, donc les quelques emplois municipaux ont été déplacés dans la capitale. Bien que Nuuk soit sur l’autre côte du Groenland, ce genre de regroupements est assez courant vu la taille des localités.

Dans une maison abandonnée. Photo : Jóhanna Björk Sveinbjörndóttir

Ce sont surtout les jeunes générations qui ne voient pas l’intérêt de rester ici. Les générations précédentes ont toujours vécu de la chasse, mais les traditions se perdent avec le changement climatique, beaucoup de jeunes qui vont à l’école rêvent de découvrir le monde "moderne" dont on leur parle, et dont ils n’ont en fait aucune idée concrète. Ils s’imaginent beaucoup de choses. Ils ne reçoivent que les informations des médias groenlandais, parfois des médias danois. Mais même les plus âgés partent : une de mes amies qui a 60 ans est partie au Danemark, car elle finissait par se sentir trop seule ici.

"La glace fond, on ne peut plus vraiment enseigner les traditions aux enfants"

Le changement climatique explique aussi beaucoup de choses. Tout va très vite : désormais la glace apparaît plus tard et fond plus tôt, l’hiver se raccourcit. Du coup, on ne peut plus vraiment enseigner les traditions aux enfants : on ne peut par exemple plus rejoindre certaines îles en traîneau, la glace n’est plus assez solide, épaisse ou étendue. Les habitants ici ont tellement l’habitude de tout faire sur la glace qu’ils ne savent plus comment faire...

Cette année, il n’y avait plus de glace à la mi-avril, c’est bien plus tôt que ce que les habitants ont l’habitude de voir, ils sont déboussolés. Je crois que ça a changé des choses : les gens commencent à relier ce qui se passe chez eux avec l’idée du changement climatique global, ils le connectent avec les questions que leur posent les nombreux chercheurs qui viennent ici.

Je souligne que l’idée de pertes des traditions ne les inquiète pas plus que ça, ils se posent juste des questions sur comment s’adapter. Cette inquiétude concernant la perte des traditions des autochtones à cause du changement climatique est surtout le fait des gens éduqués et qui ne vivent pas en Arctique.

L’océan s’est réchauffé, ce qui a provoqué l’arrivée de nouvelles espèces, que les habitants n’avaient pas l’habitude de chasser, comme la baleine pilote. Il y a dix ans, une usine de traitement de morues arctiques a dû fermer, car l’espèce avait fui la zone. Puis elle est revenue, ça sera peut-être l’occasion pour les habitants de retrouver une source de revenus.
Usine à l'abandon. Photo : Jóhanna Björk Sveinbjörndóttir

Une émigration continue

Le Groenland compte environ 55 000 habitants. Il appartient au Danemark, mais bénéficie d’une forte autonomie.
Le phénomène que connait Kulusuk touche d’autres villages qui ont du mal à proposer des emplois à leurs habitants et à rester autosuffisants.

La population de Nuuk a doublé depuis 1977 – elle attire des Groenlandais mais également des travailleurs danois. Selon un sondage de 2012, cité par l’AFP, le Groneland perd environ 500 personnes chaque année. Beaucoup sont des jeunes, qui cherchent à rejoindre le Danemark. Plusieurs connaisseurs du Groenland estiment néanmoins que de nombreux jeunes reviennent après leurs études, ne se sentant pas adaptés à la vie danoise.

En 2009, le Danemark a reconnu au Groenland un droit à l’indépendance, et lui a donné une autonomie accrue. Le Groenland pourrait à terme vouloir profiter des retombées entrevues de ses richesses minières et en terres rares (c’est entres autres la troisième réserve mondiale d’uranium) qui suscitent des intérêts naissants auprès de grandes entreprises. Mais le territoire arctique reste encore très dépendant des subventions de Copenhague, qui fournit plus de la moitié de son budget.
Article écrit en collaboration avec
Corentin Bainier

Corentin Bainier ,Journalist