Plusieurs centaines d’Indiennes ont été attaquées à l’acide au cours des dernières années. Afin de les aider à surmonter cette épreuve, la fondation Chhanv a ouvert trois cafés à Agra, Lucknow (État de l'Uttar Pradesh) et Udaipur (État du Rajasthan), entre 2014 et 2016, gérés par certaines de ces victimes. Pour ces femmes, ce travail constitue une véritable "renaissance".

La fondation Chhanv est née en septembre 2014, un an après le lancement de la campagne "Stop Acid Attacks", visant à dénoncer les attaques à l’acide dans le pays.

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La fondation a ouvert un premier café destiné aux victimes de ces attaques en décembre 2014, dans la ville d’Agra. Deux autres cafés ont ensuite été inaugurés le 8 mars et le 19 septembre 2016, à Lucknow et à Udaipur. Au total, vingt femmes, âgées de 17 à 35 ans environ, travaillent actuellement au sein de ces établissements.


Photo prise dans le café d'Agra et publiée sur la page Facebook
"Sheroes Hangout".

"Mon mari m’a attaquée car j’avais donné naissance à des filles uniquement"

Reshma est une femme de 35 ans, elle est originaire de la ville de Kanpur (Uttar Pradesh) et travaille au café de Lucknow.

Je me suis mariée en 1998 à Lucknow. Dès le début, mon mari a été violent avec moi. Par la suite, nous avons eu cinq filles, mais mon mari et sa famille n’étaient pas contents, puisqu’ils voulaient que je donne naissance à un garçon. Quand j’ai été enceinte pour la sixième fois, mon mari m’a donc forcée à faire un test pour connaître le sexe du bébé. Mais j’ai refusé de le faire.

Un soir, mon mari est arrivé, pendant que je préparais le dîner. C’était le 24 juillet 2013 : je m'en souviens très bien. Nous nous sommes disputés et il m’a battue à nouveau. Puis il est parti. Un peu plus tard, il est revenu à la maison et m’a alors jeté de l’acide sur les parties intimes. Trois semaines plus tard, il a été condamné à dix-sept ans de prison.

Après l’attaque, je suis allée à l’hôpital. À ce moment-là, l’avenir me paraissait extrêmement sombre, j’avais perdu tout espoir. Mais des membres de la fondation Chhanv sont venus me rendre visite, pour me présenter leurs activités. [Au sein de la fondation, une équipe est chargée d’aller à la rencontre des victimes, notamment dans les villages reculés, NDLR] En sortant de l’hôpital, j’ai décidé de les rejoindre, car j’avais besoin d’aide. J’ai donc commencé à travailler dans le café de Lucknow le jour même de son inauguration, en mars 2016. [Par ailleurs, elle a finalement accouché d’un petit garçon, NDLR]


Photo prise au café de Lucknow, lors de la journée internationale des personnes âgées, le 1er octobre 2016, et publiée sur la page Facebook
"SheRoes Hangout Lucknow".


"J’ai eu l’impression d’avoir une deuxième chance en rejoignant le café"

Là-bas, je suis "manager" dans la cuisine : je m'occupe des commandes des clients, avant qu’ils ne soient servis. Grâce à ce travail, je gagne environ 13 000 roupies par mois [soit 184 euros, NDLR]. Par ailleurs, je suis hébergée dans un hôtel, grâce au soutien financier du gouvernement de l’Uttar Pradesh, et je peux utiliser une navette mise en place par la fondation Chhanv pour effectuer les trajets entre le café et l’hôtel.

Quand j’ai rejoint le café, j’ai eu l’impression que la vie m’offrait une deuxième chance. Travailler là-bas me donne de l’énergie. J’apprécie mes collègues et ce que j’y fais. Désormais, je suis heureuse avec la vie que j’ai.

Malheureusement, mon mari a été libéré sous caution en octobre 2016. Du coup, j’ai saisi la justice pour que l’affaire soit réexaminée…


Reshma travaille au café de Lucknow depuis près d'un an. Photo publiée sur la page Facebook
"SheRoes Hangout Lucknow".


À l’image de Reshma, toutes les femmes travaillant dans ces cafés sont payées, grâce à l’argent provenant de la vente de boissons et de nourriture. Toutes bénéficient également d’un logement et d’un soutien concernant leurs démarches médicales.


Photo prise au café d'Agra et publiée sur la page Facebook "Sheroes Hangout".



Photo prise au café d'Agra et publiée sur la page Facebook "Sheroes Hangout".


"Les victimes retrouvent leur dignité dans ces cafés"

Parth Sarthi travaille au sein de la fondation Chhanv.

En travaillant dans ces cafés, les femmes retrouvent leur dignité et apprennent énormément de choses. Nous les inscrivons d’ailleurs souvent dans des formations, en parallèle. La plupart d’entre elles n’avaient jamais imaginé qu’elles travailleraient un jour dans un café. Pour celles venant de petits villages, c’est souvent un choc culturel.

Le café d’Agra a été ouvert grâce à une campagne de crowdfunding, et celui de Lucknow grâce au soutien financier de l’État de l'Uttar Pradesh. À Udaipur, une entreprise nous a prêté un local dans un centre commercial, ce qui nous a permis d’ouvrir également un café. Mais nous sommes encore à la recherche de fonds pour le faire fonctionner. Nous recherchons d’ailleurs en permanence des idées pour que ces trois cafés soient viables financièrement.

Il faut éradiquer les attaques à l’acide, car ces crimes, motivés par la haine, ont un impact à la fois physique, social et économique pour les victimes. En effet, celles-ci sont généralement visées au visage, donc défigurées. Or, tous les États ne financent pas les multiples opérations chirurgicales nécessaires à la suite d’une attaque, et tous ne disposent pas d’hôpitaux permettant de les réaliser. Les victimes sont donc souvent discriminées par la suite, sans compter que leurs parents perdent généralement tout espoir les concernant.


Photo prise au café d'Agra et publiée sur la page Facebook "Sheroes Hangout".

Selon la fondation, il est difficile de connaître l’évolution du nombre d’attaques à l’acide, dans la mesure où le "National Crime Record Bureau" publie des chiffres à ce sujet seulement depuis 2013, année où le code pénal les a mentionnées pour la première fois. Ce texte stipule ainsi que les agresseurs sont passibles de la perpétuité. Environ 200 à 300 attaques annuelles ont été répertoriées récemment. Mais certains activistes estiment que ces chiffres sont probablement sous-estimés.


Des "calins gratuits" proposés par les femmes travaillant au café d'Udaipur. Photo publiée sur la page Facebook
"Sheroes Hangout Udaipur".




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Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone