Une ONG de Guinée Conakry a réussi à filmer en caméra cachée plusieurs scènes de corruption à quatre barrages routiers par des gendarmes et militaires. Les images, compilées dans un film de cinq minutes et envoyées en exclusivité aux Observateurs de France 24, interrogent sur une pratique répandue malgré les tentatives de régulations.

On appelle ça les "wo feraba"(manifestez-vous) ou les "wo décompté "(décomptez-vous) en langue soussou : c’est la phrase souvent prononcée par des gendarmes ou militaires pour demander un pot-de-vin, afin de laisser passer un véhicule aux barrages routiers en Guinée Conakry. Les agents demandent au conducteur de se "manifester "en donnant de l’argent, prétextant une excuse comme le contrôle d’une carte d’identité, ou une paiement en fonction du nombre de passagers.

Totalement illégaux, ces rançonnages sont pourtant monnaie courante. C’est ce que démontre un documentaire de 5 minutes tournée par l’ONG Plateforme Nationale des Citoyens Unis pour le Développement (PCUD). La méthode est simple : un téléphone filmant en caméra cachée auprès de quatre barrages différents ont permis de mettre à jour ces pratiques. En voici quelques extraits :
Des billets à la pelle

Dans l’extrait ci-dessous par exemple, plusieurs agents exhibent des billets pris à des conducteurs, qui n’ont pas pu présenter de carte d’identité.


Un agent mécontent car il n’a pas eu ce qu’il souhaitait

Dans cet extrait, un homme en civil explique au conducteur qu’il ne lui a pas donné l’argent nécessaire pour pouvoir passer.


Le film entier est disponible en bas de l’article, et montre d’autres cas d’abus à ces barrages : le barrages de KK et de Kouria sur l’axe Conakry – Kindia, et les barrages de Khoria et de 4 ponts sur l’axe Conakry – Tanènè.

"On a eu toutes ces images en à peine 48 heures"

Fodéba Madjid est une des personnes de l’ONG PCUD qui a filmé en caméra caché. Il nous explique comment il s’y est pris sous couvert d'anonymat pour ne pas subir de représailles.

Nous étions seulement deux personnes pour filmer ces images que nous avons tournées en seulement 48 heures fin septembre 2016. On a réussi à avoir toutes ces images dans un temps très court, et nous n’avons pas vraiment eu besoin d’attendre très longtemps. Nos téléphones avaient été placés dans la poche de notre chemise et enregistraient en permanence. À aucun moment, les forces de l’ordre n’ont repéré qu’on était en train de filmer.

Ce qui m’a frappé de ces deux jours de tournage, c’est qu’on voit beaucoup de personnes en civil qui rançonnent. Parfois, c’est impossible de savoir qui est qui. Certains conducteurs payent même plusieurs fois à plusieurs personnes. Ils rackettent tout le monde : des vieilles personnes, des femmes, ils font même parfois payer pour des enfants passagers ! Ça ne m’a pas surpris : en avril dernier, ils avaient même rançonné un ministre, car ils ne l’avaient pas reconnu !

Depuis la fin du tournage, on est retourné plusieurs fois récemment sur les lieux, et rien n’a changé. L’objectif est de mettre fin à ces tracasseries. Les autorités disent souvent qu’elles vont lever ces barrages et sanctionner, mais en réalité, ils reviennent sans cesse.

Plusieurs images montrent des hommes en habits militaires récupérer des billets auprès des conducteurs.

"Ces barrages sont censés être là pour la sécurité, mais on ne voit aucun dispositif particulier"

À l’origine de cette initiative, l’ONG PCUD a lancé le projet "Stop MalGouv "(comme "Stop à la mal gouvernance") qui recense des cas de corruption. Son président Abdourahamane Sano regrette que les accords signés avec les syndicats ne soient pas respectés :

En février 2016, un accord a été signé avec les principaux syndicats pour le démantèlement de ces barrages non conventionnels. Cependant, on nous a expliqué que certains barrages pouvaient être officiellement dressés pour des questions de sécurité. Mais en réalité, sur place, on ne rencontre aucun dispositif particulier, pas d’armes, aucun matériel de détection, certains ne portent même pas d’uniforme et sont en civil !

Les autorités disent toujours qu’il y a une connaissance des faits, que ces barrages vont être démantelés, mais cela revient à chaque fois. Qui plus est, on n’a aucune information sur où va cet argent, comment il se répartit entre les forces de l’ordre aux barrages…

Le ministère de la Défense "pas compétent sur le sujet"

Contacté par France 24, un responsable du ministère de la Défense de Guinée a simplement répondu que ces questions "n’étaient pas de leurs compétences "alors même que les agents identifiés par l’ONG dans les images sont des gendarmes ou des militaires dépendant de ce ministère. Du côté du commandement de la gendarmerie routière, le commandant adjoint, Michel Koly Sovogui, nous a expliqué :

Sur les barrages, nos gendarmes suivent une formation, et ils ont un code de déontologie qu'ils doivent respecter. À ma connaissance, aucun membre de la gendarmerie routière n’est normalement associé aux quatre barrages cités. Certains de ces barrages comportent des patrouilles mixtes, mais sur lesquelles nous n'avons pas d'autorité. S'il peut exister des brebis galeuses, nous n'avons pas eu connaissance de cas de rançonnage par un de nos éléments [sur l'année écoulée, NDLR]."

Nous avons également contacté le porte-parole du gouvernement guinéen pour demander des précisions sur ces rançonnages. Nous publierons sa réponse si celles-ci nous parviennent.


Voici le film complet "Le calvaire des usagers de la route" par l'ONG PCUD



Régulièrement, nos Observateurs recensent des cas de corruption des forces de l’ordre comme vous pourrez le voir dans cet article. N’hésitez pas à nous contactez à observateurs@france24.com si vous parvenez vous aussi à en filmer !
Article écrit en collaboration avec
Alexandre Capron

Alexandre Capron , Journaliste francophone