Depuis deux ans, un jeune architecte photographie les personnes vivant dans la rue en Algérie, notamment dans la capitale. À travers ses clichés, qu’il publie sur Facebook, il entend redonner de la visibilité à ceux que personne ne remarque, tout en prenant le temps d’écouter leurs histoires.

Islem Haouati est un architecte de 25 ans originaire de Blida, à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest d’Alger, et qui travaille entre ces deux villes. Ce "jeune Algérien défendant l’art", comme il se définit lui-même, a commencé à s’intéresser à la photographie en 2013.

Il a pris ses premières photos de sans-abri au début de l’année 2015, et les publie depuis sur une page Facebook intitulée "Ô pays, raconte-moi tes misères".


"J'ai remarqué que cette personne était bien habillée. Et ensuite, j'ai vu qu'elle était en train de fouiller dans la poubelle. J'ai alors décidé de la photographier", raconte Islem Haouati. Photo prise à Alger et publiée sur sa page Facebook le 20 février 2015.


"J’ai remarqué la misère de cet homme sur un marché. Je me suis alors approché de lui, mais il n’a pas réagi. En fait, il était aveugle", raconte le photographe. Photo prise à Timimoun, dans la wilaya d'Adrar, et publiée sur sa page Facebook le 10 février 2015.


"Grâce à mon travail, les gens prennent conscience qu’il y a des sans-abri à Alger"

Un jour, j’ai acheté une pizza mais je ne l’ai pas trouvée bonne. Je l’ai donnée à un couple que j’ai rencontré dans la rue, avec des enfants, et nous avons alors commencé à discuter. Ils m’ont parlé de leur histoire et de leur situation. À la fin, j’ai eu l’idée de les prendre en photo. Ils étaient assez réticents, donc j’ai finalement photographié uniquement leurs silhouettes, sans montrer leurs visages.

À la suite de cette rencontre, j’ai souhaité continuer à photographier les sans-abri, tout en écoutant leurs histoires, car je suis un humaniste, donc ces personnes-là m’intéressent. Par ailleurs, c’est un projet qui me semble pertinent puisqu’on ne les prend jamais en considération, alors que ce sont des gens comme les autres, parfois des intellectuels. Moi-même, je ne faisais pas vraiment attention à eux avant 2015…


"Je suis resté un moment sur place, et personne n'a remarqué cette femme. C'est l'ignorance des passants qui m'a poussé à prendre cette photo", raconte le photographe. Photo prise à Alger et publiée sur sa page Facebook le 13 février 2015.


Je prends des photos dès que j’ai du temps libre, essentiellement à Alger, car c’est là que je suis le plus souvent. Parfois, je photographie les sans-abri discrètement et je discute avec eux après, mais pas forcément. Ou alors je leur parle d’abord, pour écouter leur histoire, puis je les prends en photo.

"J’ai rencontré un homme qui avait étudié les beaux-arts à Paris et qui vend désormais des tableaux dans la rue"

Il y a vraiment tous les profils : des personnes âgées, des couples, des femmes avec des enfants… Certains ont des histoires assez originales : ce sont eux qui m’intéressent le plus. Par exemple, un ami m’a orienté vers un homme qui avait étudié les beaux-arts à Paris et qui vend désormais des tableaux dans la rue. J’ai également rencontré un sans-abri qui est écrivain, un homme âgé qui avait fait ses études aux États-Unis… Ces gens-là devraient avoir toute leur place dans notre société car ils peuvent vraiment apporter quelque chose. À terme, je souhaiterais d’ailleurs publier un livre avec les photos et les histoires les plus intéressantes.


"J'ai rencontré ce Nigérien de 10 ans dans un train. Il a trouvé refuge en Algérie il y a plus de 7 mois, après avoir fui la pauvreté dans son pays. Il rêve de devenir médecin", raconte le photographe. Photo prise à Alger et publiée sur sa page Facebook le 30 janvier 2017.


Quand mes amis et les internautes voient mes photos, soit ils m’encouragent, soit ils me critiquent. Certains me disent que je devrais respecter l’intimité des sans-abri, au lieu de les photographier. Sauf qu’ils n’ont justement pas d’intimité, puisqu’ils se trouvent dans l’espace public, donc c’est aussi ça que je veux montrer. D’autres me demandent également : "Pourquoi est-ce que vous ne montrez pas plutôt la beauté d’Alger ?" Mais tout le monde sait déjà que c’est une belle ville ! En revanche, grâce à mon travail, les gens prennent conscience qu’il y a des sans-abri à Alger, alors qu’ils ne faisaient pas forcément attention à eux auparavant.

Les personnes à la rue sont vraiment nombreuses : on peut en voir des dizaines par jour. Le soir, elles se réfugient notamment sous les arcades des bâtiments, dans les tunnels… Heureusement, quelques associations leur offrent des repas, des vêtements ou encore des couvertures, généralement le week-end.


"Sur cette photo, on voit à la fois un monsieur qui dort par terre et une dame qui mendie, dans l'indifférence générale", raconte Islem Haouati. Photo prise à Alger et publiée sur sa
page Facebook le 20 avril 2015.


"La maman de cet enfant, qui dort par terre, n'était pas loin", se souvient Islem Haouati. Photo prise en plein centre d'Alger et publiée sur sa
page Facebook le 17 septembre 2015.


Bien qu’il soit difficile d’évaluer le nombre de sans-abri à Alger, un membre du Croissant-Rouge algérien a confié à France 24 qu’ils étaient plus nombreux "depuis une quinzaine d’années" : "Avant, la cellule familiale était davantage sacrée. Désormais, certaines personnes sont mises dehors par leur famille, pour diverses raisons", estime-t-il. "À titre indicatif, nous distribuons 400 repas par soir, mais tous les gens qui en bénéficient ne sont pas des SDF", ajoute-t-il.

De son côté, le ministère de la Solidarité nationale, de la Famille et de la Condition de la femme a indiqué à France 24 que 4 324 personnes SDF avaient été prises en charge dans le pays en 2016, et que 31 886 repas avaient été distribués la même année.

Outre le Croissant-Rouge algérien, le Samu social, de petites associations ou encore des particuliers tentent d’aider les sans-abri au quotidien.


Photo prise à Alger et publiée sur sa
page Facebook le 7 décembre 2016.






Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone