Meurtres, pillages, cambriolages, car-jacking … À Vitoria, au nord de Rio de Janeiro au Brésil, les gangs ont pris le contrôle des rues le 4 février dernier. L’anarchie s’est emparée de la ville quand les policiers ont entamé une grève réclamant une hausse de leurs salaires. Depuis, l’armée et les forces spéciales ont été dépêchées sur place.

En dix jours, 184 personnes sont mortes dans l’État d’Espirito Santo selon un bilan du syndicat de la police civile publié le 13 février. Cette région côtière, et plus particulièrement la grande ville de Vitoria, vivent dans la peur depuis le début d’une grève des policiers très suivie, commencée le 4 février dernier.

Les membres de la police militaire ont arrêté de travailler pour réclamer de meilleurs salaires et un renouvellement de leur équipement. L’absence de cette unité, dédiée au travail de terrain et aux patrouilles, a laissé la voie libre aux gangs qui ont multiplié cambriolages, pillages et assassinats de leurs rivaux.


"Je n’ai jamais vu un tel chaos"

Notre Observateur, un Français responsable de la filiale locale d’une entreprise de machines ferroviaires suisse, habite Vitoria depuis 14 ans avec sa femme et son fils.

Le mouvement a commencé subitement samedi matin [le 4 février]. Pour camoufler leur grève illégale, les policiers ont fait appel à leurs proches et familles. Ils ont bloqué les entrées des commissariats dans tout l’État d’Espirito Santo.

Des femmes de policiers tiennent une barricade devant un commissariat de Vitoria où est inscrit "Pire salaire du Brésil, pour de meilleurs bénéfices et conditions de travail". Photo transmise par notre Observateur.

Je comprends les revendications des policiers. Ils sont les moins bien payés du pays et ça fait plus de trois ans qu’ils n’ont pas eu d’augmentation. Dans le même temps, le pays a subi 23 % d’inflation, ce qui représente un sérieux manque à gagner pour eux.

Ils se plaignent aussi de mauvaises conditions de travail : leurs véhicules sont en mauvais état et ils manquent de gilets pare-balle, si bien qu’ils doivent se les échanger entre eux.

Trois policiers patrouillent à Vitoria à pied le 12 février 2017, leurs véhicules étant toujours bloqués par les grévistes. Photo transmise par notre Observateur.

Quand la grève a commencé, ils se cloîtraient dans les commissariats ou restaient chez eux. Ils ne répondaient pas au 190, le numéro d’urgence brésilien. La centrale téléphonique a parfois fait appel à une autre unité habituellement chargée du travail d’enquête - la police civile - mais elle a vite été débordée.

Plusieurs hommes échangent des coups de feu dans une rue de la banlieue de Vitoria. Vidéo transmise par notre Observateur, selon lui tournée le 7 février 2017.

Homicides, pillages et car-jackings …
 
Dimanche et lundi [les 5 et 6 février], les gangs ont profité de la situation. Il y a eu une vague d’homicides, de cambriolages, de car-jackings, de pillages et de confrontations entre gangs liées au trafic de drogue. Certains médias étrangers ont évoqué des viols mais il n’y en a pas eu à ma connaissance.
 
Plusieurs hommes armés de revolvers braquent le véhicule d'un automobiliste. Vidéo transmise par notre Observateur, selon lui tournée le 7 février 2017.

À partir de dimanche, tous les magasins et les services publics ont fermé. Les gens sont restés cloîtrés chez eux, les rues étaient désertes de jour comme de nuit.

Un bus municipal incendié à Vila Velha (ville voisine de Vitoria) le 14 février 2017, photo transmise par notre Observateur.

Les Brésiliens sont malheureusement habitués à voir la violence et les armes, il y a des braquages et des car-jackings tous les jours. Mais la situation de la semaine dernière est sans précédent. En 14 ans de vie ici je n’ai jamais vu un tel chaos.

Heureusement, il n’y a pas eu de pénurie. Les gens on fait des réserves dans les rares supermarchés ouverts mardi sous étroite surveille d’agents de sécurité armés. J’y suis allé moi aussi et j’ai dû faire deux heures de queue.

Tout le monde a eu peur. Dans notre résidence, nous avons engagé un gardien armé pour surveiller nos familles la nuit. Nous avions peur de nous faire envahir par une bande de gangsters. Dans certains quartiers, les habitants ont monté des barricades pour se protéger. Le sentiment de panique s’est d’autant plus accentué que des rumeurs de guerre civile nationale ont commencé à circuler.
Un retour au calme progressif et relatif

 
L'arrivée des militaires dans la ville dans une vidéo transmise par notre Observateur, selon lui tourneé le 7 février 2017.

A partir de mardi [7 février], des militaires et unités spéciales de la police sont arrivés sur ordre du gouvernement fédéral [environ 3 000 hommes selon les chiffres officiels, ndlr]. Des chars ont parcouru la ville, plusieurs officiers de police sont retournés au travail et le calme est revenu petit à petit. Mon fils a pu retourner à l’école ce mardi [14 février].
Malgré tout, certains quartiers restent en proie à la violence, notamment dans les banlieues les plus malfamées. La situation n’est pas totalement sous contrôle et certains policiers continuent de faire grève.

Ce qu’on a vécu la semaine dernière, la peur des coups de feu et l’enfermement, c’est un peu la réalité quotidienne des habitants de certains quartiers de la banlieue de Vitoria ou de Rio de Janeiro. Je pense que cette situation risque de se propager dans tout le pays. J’ai commencé à réfléchir à l’avenir de mon fils et j’ai même pensé à quitter le pays.

Même si le Brésil est connu pour son fort taux de criminalité, les événements de Vitoria ont été tout particulièrement sanglants, d'après notre Observateur. Selon les statistiques officielles, 1 981 homicides ont été commis dans l’État d’Espirito Santo en 2016. L’escalade la violence se confirme avec 10 % de ce chiffre annuel atteint en seulement 10 jours lors de la grève.
Article écrit en collaboration avec
Liselotte Mas

Liselotte Mas

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