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Dans le nord-ouest de l’Ukraine, des centaines d’hectares de forêt sont détruits par les exploitations illégales d’ambre. Cette pierre, issue de la fossilisation de la sève des arbres, se vend cher sur le marché souterrain de la joaillerie. Et avec les troubles qui secouent le pays depuis 2014, le phénomène est devenu hors de contrôle.

Les grands sapins du Nord-Ouest ukrainien, parfois hauts de plusieurs dizaines de mètres, sont arrachés sur des centaines d’hectares depuis 2014. Après les manifestations de la place Maïdan, l’autorité de l’État a quasiment disparu avec le départ du président Viktor Ianoukovitch.

Ce dernier avait mis en place un système de corruption remontant jusqu’à lui qui structurait l’exploitation minière légale et illégale, selon différents interlocuteurs locaux contactés par France 24. Depuis sa fuite, une forme d’anarchie s’est installée et le contrôle des policiers, des gardes forestiers et des gardes-frontières s’est affaibli.

Vidéo tournée le 11 mars 2016 dans la région de Zhythomyr par les activistes du groupe Automaïdan, issu des révoltes de 2014. 

Les habitants se sont précipités sur les sous-sols des forêts pour extraire les pierres sans aucune précaution. Les mafias se sont alors emparées d’un filon très rentable dont elles ont depuis pris le contrôle quasi-exclusif.

L’ambre, résine fossilisée de couleur jaune ou brune, est principalement destiné à la fabrication de bijoux, d’objets de décoration et d’icônes religieuses. Très prisée en Chine, elle serait principalement achetée par des trafiquants chinois, selon les interlocuteurs de France 24.

Des morceaux d'ambre de différentes couleurs. Photo publiée le 26 janvier 2017 sur un compte Instragram privé destiné à la communauté des mineurs illégaux ukrainiens.

Offrant des revenus sans commune mesure avec le salaire moyen ukrainien, comme l’explique notre Observatrice Inna Muliavka, l’ambre fait depuis vivre une grande partie de la population des régions de Rivne, Jytomyr et Volhynie, frontalières avec la Biélorussie. Dans la petite ville de Dubrovytsia, d’où vient Inna, la moitié des habitants en dépendraient, selon un responsable local de la police interrogé par France 24.


"L’ambre est une maladie"

Notre Observatrice a grandi à Dubrovytsia avant de s’installer dans la grande ville voisine de Rivne pour étudier à l’université. Elle travaille aujourd’hui dans l’association écologique Ecoclub à Rivne.

Dans ma ville, l’ambre est une maladie. Les gens deviennent fous et font n’importe quoi, ils détruisent la nature et dépensent leur argent n’importe comment. Auparavant, cette région était très pauvre. L’argent est arrivé en masse, d’un coup, et de grandes maisons neuves ont été construites. On voit aussi beaucoup de 4x4 de luxe dans les rues, marqueurs des "nouveaux riches" de l’ambre.

Des mines qui transforment la forêt en gruyère

Dans la forêt, des hectares de conifères sont abattus, coupés en tronçons et acheminés vers les grandes villes par camion. Les mineurs creusent ensuite des trous dont la taille varie.

De jeunes mineurs en train d'injecter de l'eau dans le sol montrent l'ambre qu'ils viennent de trouver. Vidéo publiée sur Youtube le 29 février 2016.

Ceux qui travaillent à plusieurs pour une mafia locale utilisent des pompes à eau et laissent des trous d’environ trois mètres de diamètre et quatre mètres de profondeur. Les "petits mineurs" indépendants ont une foreuse manuelle qui perce un trou bien plus petit.

Les pompes à eau et tuyaux utilisés par les mineurs pour injecter de l'eau dans le sol. Les pompes fonctionnent généralement à l'essence. Montage de quatre photos publié le 25 janvier 2017 sur le compte Instagram de la communauté.

L’ambre est une résine qui flotte, donc les mineurs injectent de l’eau dans le sol pour diluer la terre et faire remonter les pierres à la surface. Ils la puisent dans les rivières voisines ou remplissent de grands réservoirs creusés à même le sol.


Des centaines de mineurs tentent d'extraire de l'ambre à l'aide de petits filets et de pelles dans une forêt près de de Klessiv (Rivne). Vidéo publiée en juin 2015. 


Un système lucratif, mafieux et corrompu

Deux mineurs prennent un selfie avec un revolver dans la forêt. Photo publiée sur le même compte Instagram le 6 janvier 2017.

Toute cette activité est illégale. Seules trois entreprises – deux publiques et une privée - exploitent l’ambre avec l’aval officiel des autorités. Mais nous sommes en Ukraine : les pots-de-vin rythment le quotidien des mineurs et des policiers. Ici, les gens appellent ça la "protection". Ils la versent en général directement à la police ou aux gardes forestiers, parfois à une mafia très puissante.

Plusieurs morceaux d'ambre qui auraient été extraits dans le village de Velykyi Zholudsk (Rivne) sont pesés et mesurés pour être vendus. Photo Instagram du même compte publiée le 27 janvier 2017.

Bien entendu, tout cet argent ne revient jamais à la communauté et l’État perdrait près de 27 millions de hryvnias par jour [un peu moins d’un million d’euros] dans les trois régions où le trafic d’ambre existe.

Une fois les pierres extraites, elles sont revendues à différents endroits – tenus secrets – dans la ville. Les prix dépendent de la taille des pierres (plus elles sont grandes, plus elles sont chères) et de ses spécificités comme les insectes incrustés à l’intérieur, de 150 à 4500 dollars le kilo [140 à 4200 euros].

L’écosystème en danger

Un exemple de mine illégale responsable de la déforestation depuis le satellite Google, situé près de la petite vilele d'Olevsiivka (Rivne). Les trous des mines sont visibles en zoomant. 

En plus de nourrir la mafia et la corruption qui gangrènent ce pays, ces mines détruisent l’environnement. Les arbres sont coupés, les nappes phréatiques et rivières polluées, les plantes sauvages disparaissent. Les villageois ne peuvent plus faire la cueillette des myrtilles et des champignons. Une femme est morte l’hiver dernier en tombant dans une mine et de nombreux animaux se noient régulièrement de la même manière.

Les démons de Tchernobyl remontent à la surface

En 1986, la région de Rivne a été particulièrement touchée par le nuage de Tchernobyl. Une couche de résidus radioactifs a recouvert la terre et s’est enfoncée dans le sol à raison de quatre à cinq centimètres par an. Aujourd’hui, elle est enfouie à environ deux mètres de la surface.

Deux mineurs sont en train de creuser un trou de quelques mètres de profondeur. Photo publiée le 19 décembre 2016 sur le même compte Instagram.

Quand les mineurs remuent la terre, les poussières reviennent dans l’atmosphère et sont respirées par les populations locales. J’ai l’impression que le nombre de cancers de la thyroïde [c’est une des principales conséquences sur l’homme de la catastrophe de Tchernobyl, ndlr] a sensiblement augmenté, mais nous n’avons pas encore de chiffre précis sur le sujet [un député de la circonscription a confirmé l’existence du phénomène sans être en mesure de fournir chiffres ou étude scientifique, ndlr].

Des diplômés de l’université deviennent artisans mineurs

J’essaie de faire comprendre tout cela à mes amis restés à Dubrovytsia. Malgré des études supérieures à l’université, beaucoup sont revenus pour devenir mineurs. Ils se cassent le dos chaque jour – même en plein hiver - en creusant la terre.

Un jeune homme prend un selfie avec ses camarades mineurs en train de travailler. Photo publiée sur le même compte Instagram le 26 janvier 2017. 

Pourquoi ? Ils n’ont pas de perspectives d’avenir et rien ne rapporte autant que l’ambre dans la région.
Par exemple, le salaire moyen d’un caissier au supermarché est de 83 hryvnias par jour [2,86 euros] alors qu’un simple chauffeur dans une grande mine gérée par la mafia gagne 700 hryvnias quotidiennement [24 euros].

Le président Petro Porochenko avait annoncé en juillet 2015 le lancement d’une offensive contre ces mines illégales lors d’une allocution à la télévision. Il affirmait à l’époque que 90 % de l’ambre ukrainienne était extraite illégalement.

Article écrit en collaboration avec Emma Donada.

Article écrit en collaboration avec
Liselotte Mas

Liselotte Mas