Observateurs

De Roubaix aux quartiers nord de Marseille, des habitants de quartiers populaires dits "sensibles" ont accepté de raconter les résonances de l'affaire Théo et de témoigner sur leur rapport quotidien avec la police.

Dix jours après l’interpellation à Aulnay-sous-Bois de Théo, victime d’une fissure anale de 10 centimètres causée par la matraque d’un policier, les manifestations se multiplient en Seine-Saint-Denis et partout en France. Samedi, 2 000 personnes étaient rassemblées devant le tribunal de Bobigny pour réclamer justice pour le jeune homme de 22 ans. Malgré les appels au calme de la victime et sa famille, des dizaines de personnes ont été interpellées après plusieurs nuits d’affrontements, dont 37 samedi à Bobigny.

Si l’IGPN, la police des polices, considère que la pénétration de la matraque est "accidentelle", Me Éric Dupont-Moretti, avocat de Théo, réfute cette thèse qu’il juge "insupportable" et maintient l’accusation de viol.

L'un des quatre policiers qui ont arrêté Théo a été mis en examen pour viol, les trois autres pour violence en réunion. Ils ont tous les quatre été suspendus. Le jeune homme est, quant à lui, toujours hospitalisé.

Nawufal, 28 ans, est diplômé en urbanisme et militant associatif. Il a grandi et vit à Clichy-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis.

Mon dernier contrôle a eu lieu devant mon bâtiment, à 1 heure du matin par les policiers de la BAC [Brigade anti-criminalité]. Ils ont été sympas. Tous les policiers ne sont pas pourris, heureusement. J’ai la chance d’habiter désormais dans un quartier résidentiel avec moins de présence policière. Mais les violences policières sont récurrentes à Clichy. Et tant qu’on ne crée pas un rapport de force pour les stopper et faire entendre notre voix, on ne fera que colmater les brèches. Ce n’est pas avec les indignés du net, comme j’aime les appeler, qui se contentent de liker un statut, que ça se fera. Je ne nie pas l’utilité de l’indignation virtuelle, mais ce n’est pas de l’action. Aucun élu ne se dira que tel statut a été liké ou partagé 10 000 fois. Mais 10 000 personnes devant une mairie, dans la rue, ça a son poids.

"Certains policiers ont développé un business de l’outrage à agent "

Je pense d’ailleurs que les contrôles arbitraires auraient pu être évités si le récépissé promis par François Hollande avait été mis en place. Et en attendant, un business s’est même développé chez certains policiers. En cas d’outrage ou de rébellion, ils peuvent obtenir une réparation financière de 300€ à 700€ [Des abus dénoncés par l’Institut général de l’administration dans un rapport destiné au ministère de l’Intérieur].

Pour le projet Pas 2 Quartier, Nawufal avait fait témoigner ses amis sur les contrôles de police, en janvier 2016.


Miad est lycéen et éducateur sportif à Marseille. Il vit depuis quelques années à la Busserine, dans les quartiers nord de Marseille.

À la Busserine, plus le temps passe, plus ça se calme. En ce moment, il y a moins de violences policières, mais il est arrivé que des contrôles dérapent. J’ai la chance d’être dans un lycée [situé dans le centre de Marseille] où il existe une mixité sociale. Et quand je pose la question à mes camarades qui vivent hors des quartiers, ils ne se sont jamais fait contrôler. Tandis que nous, dans le quartier, c’est une banalité.

Ces actes d’humiliation créent de l’animosité envers la police. Quand ils dérapent, ils doivent être sanctionnés plus sévèrement que des civils car ils représentent l’État, la justice. C’est dommage, car il y a des policiers qui essayent de bien faire leur travail. C’est pour ça qu’il faut traiter les cas individuellement et ne pas généraliser.


Anthony, 29 ans, ancien militaire et gestionnaire immobilier, vit à Roubaix dans le quartier de l’Alma.


J’ai été victime de violences policières et de contrôles musclés. Pour deux d’entre eux, j’ai fait des recours à l’IGPN.
En me rendant à un rendez-vous à la banque avec ma mère, nous sommes tombés sur un contrôle de la brigade canine dans la cage d’escalier, dans le quartier de l’Alma. J’ai annoncé avoir peur des chiens, alors le policier s’est amusé à relâcher la laisse. J’ai eu peur, mais il a continué. Pour moi, une limite a été franchie et j’ai fini par m’emporter et insulter le policier. Ils ne nous respectent pas et nous poussent à l’outrage. J’ai alors été frappé devant ma mère et je me suis défendu. Clé de bras, étranglement, menottes. Après ma garde à vue, j’ai porté plainte. Mon père avait pris des photos mais la police est entrée dans mon domicile sans autorisation et a tout supprimé. J’ai porté l’affaire à l’IGPN avec le témoignage des voisins. Mais il n’y a eu aucune sanction, affaire classée. Après ça, comment ne pas avoir la haine ?

Chaque quartier connaît les mêmes histoires. Juste en restant en bas de chez toi, tu te prends des claques et des humiliations par la police. Si quelqu’un me donne une claque sans raison, il ne faut pas s’attendre à ce que je lui donne un bouquet de fleurs. Ils touchent à ton amour propre. Leur injustice et leur arrogance sont blessantes. À force de laxisme de l’État et de la justice, ça nourrit de la rancœur. Et de leur côté, s’ils sont perpétuellement couverts, ils repousseront leurs limites. À quoi va ressembler leur "bavure "dans les prochaines années ?

"La police de proximité permettait d’avoir une relation de confiance et de dialogue qui n’existe plus aujourd’hui"

Dans l’armée, aucun écart de langage envers des civils n’est permis. Tu ne peux pas porter atteinte à l’uniforme, sinon tu es renvoyé. Ce devrait être la même chose dans la police. J’ai travaillé avec eux dans le cadre du plan Vigipirate et je n’ai pas pu dissimuler la rancœur que j’avais, je ne leur serrais même pas la main. Je sais que c’est de l’amalgame, mais je suis humain, je ne peux pas être hypocrite. Je sais aussi qu’on ne peut pas tout mettre sur le dos de la police. Ça ne résout pas tout.


Kader, 34 ans, dirige une entreprise de transport de personnes à mobilité réduite. Il vit à Sevran, en Seine-Saint-Denis.

On fait les étonnés et on verse des larmes de crocodile quand un drame survient, mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Les violences policières ne sont pas des faits divers ni des dérapages, elles sont quotidiennes et systémiques. La police vient dans les quartiers comme sur un terrain de guerre ou un zoo. Nous avons le stigmate qui nous colle à la peau, peu importe qui nous sommes, on est ramené à notre cité et potentiellement pris pour un délinquant.

C’est le résultat d’une double discrimination. Celle liée aux origines d’abord : mes parents sont nés en France, mes grands-parents aussi et mes arrières grands-parents étaient des investisseurs en France, mais on s’évertue à m’appeler "français de la quatrième génération". Jusqu’où va-t-on aller comme ça, jusqu’à la 12e génération ? Il y a ce racisme et il y a aussi la pauvreté. Et tant qu’on ne fera pas partie du même pays que les privilégiés, tant qu’on sera perçu comme des citoyens de seconde zone, on devra continuer de s’approprier le slogan "pas de justice, pas de paix". Pourtant, je connais des flics qui sont professionnels, humains.

"Il faut acquérir un pouvoir économique (…) car face à l’argent, les gens s’écrasent"

S’il n’y a pas de requalification du viol en violence et que les policiers sont condamnés, ça pourra endiguer la rage sociale latente. Sinon, ça peut s’embraser partout, et c’est le 93 qui donnera le la. Sauf que brûler les voitures de tes propres voisins, ce n’est pas une solution. Ni les marches ni le vote n’amélioreront notre situation. Selon moi, il faut acquérir un pouvoir économique, ne pas avoir peur de faire de l’argent. Car face à l’argent, les gens s’écrasent.


Dounia habite la Grande Borne à Grigny, dans l'Essonne. Elle a fondé l’association d’aide aux sans-abri Jeune Aumône.

La charte des droits de l’Homme dit que nous naissons tous égaux : mais de quelle égalité disposons-nous dans les quartiers ? Si nous laissons ces policiers impunis, ce serait une honte pour notre pays et on risque d’ouvrir la porte à d’autres choses plus graves encore. J’ai peur pour l’avenir. Et les mamans avec qui je discute ont très peur pour leurs enfants. Je suis en colère contre la police car personne n’a pris la parole pour condamner.

Le journal l’Humanité révélait lundi matin que l’actuel commissaire divisionnaire d'Aulnay-sous-Bois, Vincent Lafon, avait déjà été condamné à un an de prison avec sursis dans une affaire de violences policières. Les faits relatés se sont déroulés en 2004, à l'époque où il était adjoint de la brigade anticriminalité (BAC) de nuit à Paris.
Article écrit en collaboration avec
Chamsseddine Bouzghaia

Chamsseddine Bouzghaia , Journaliste Pas 2 Quartier