L’État ivoirien a gelé les comptes bancaires de 27 sociétés d’agrobusiness à la mi-janvier, les accusant d’"escroqueries". Officiellement, ces sociétés gèrent des plantations dont les rendements sont censés être très élevés, permettant ainsi de dégager d’importants profits. Près de 40 000 Ivoiriens avaient donc investi dans ces sociétés. Ces dernières ne pouvant plus leur verser d'argent, nombre d'entre eux se retrouvent désormais confrontés à de graves problèmes – notamment financiers.

Certaines sociétés d’agrobusiness opèrent dans le pays depuis 2008. De nombreux Ivoiriens ont indiqué à France 24 avoir placé leurs économies dans ces sociétés en raison d'un retour sur investissement (RSI) particulièrement important. Nombre d’entre eux ont expliqué avoir fait confiance à ces sociétés dans la mesure où celles-ci ont elles-mêmes bénéficié de la confiance des autorités durant des années. Par ailleurs, leur fonctionnement leur paraissait viable, puisque les RSI avaient toujours été versés depuis 2008. Beaucoup de souscripteurs avaient notamment investi dans Monhevea.com, une filiale d’Agronomix SA, l'une des plus anciennes sociétés.

"Un vaste système d’escroquerie des populations"

Mais la machine a commencé à se gripper en septembre dernier. Alertée au sujet du volume des transactions financières réalisées par ces sociétés, la Direction du trésor a ordonné la réalisation d’une étude. Un groupe de travail a été mis en place, qui a publié son rapport fin janvier.

Le texte indique que les personnes ayant investi dans ces sociétés bénéficieraient d’un RSI compris entre "300 et 1000 %", des taux éveillant la suspicion des autorités. Selon ce rapport, les RSI ne proviendraient ainsi pas "des revenus issus de la vente des récoltes mais plutôt des nouvelles souscriptions", ce qui traduirait "la non-viabilité du modèle". Il s'agirait donc d'un système "pyramidal", un montage financier interdit dans de nombreux pays, consistant à attirer toujours plus d'investisseurs pour financer le système.

Le rapport pointe également du doigt le décalage "entre le nombre de souscripteurs et les surfaces cultivées", des "publicités mensongères" ou encore le risque de blanchiment d’argent associé aux activités de ces sociétés. En clair, ces dernières auraient "organisé un vaste système d’escroquerie des populations".

Arrestations et gels de comptes bancaires

Outre la publication de ce rapport, huit directeurs de sociétés d’agrobusiness ont été arrêtés au mois de janvier. Les comptes bancaires de 27 sociétés ont également été gelés, sur ordre du procureur de la République, ce qui a provoqué des manifestations de souscripteurs dans le pays, notamment les 23 et 25 janvier, et le 3 février.

Des manifestants soutenant les sociétés d'agrobusiness à Abidjan, le 23 janvier. Photo prise par Aimé Survivecrown.

Du gaz lacrymogène a été tiré en direction de manifestants qui dénonçaient le gel des comptes bancaires des sociétés d'agrobusiness à Abidjan, le 3 février.

"Comment est-ce que je peux faire soigner mon fils, sans les RSI ?"

June Becky Latto vit à Abidjan. Il a investi toutes ses économies dans deux sociétés d’agrobusiness.

Depuis que les comptes de ces sociétés ont été gelés, je n’ai plus aucun RSI. C’est problématique car je comptais sur cet argent pour acheter un terrain constructible à un vendeur. Je m’étais engagé à l’acheter, et je me retrouve désormais dans l’incapacité de le faire. De plus, j’ai un fils de deux ans qui est malade. Donc comment le faire soigner sans cet argent ? Ici, les soins et les médicaments ne sont pas gratuits…

Ma sœur et ma mère ont également placé leurs économies dans ces sociétés. Résultat : ma sœur peine à finir de rembourser une voiture qu’elle avait acheté et ma mère – qui est souvent malade – ne peut plus compter sur cet argent pour payer ses soins.

"Les gens ayant investi dans ces sociétés sont dans une détresse totale"

Jean Jaures Kouko réside également à Abidjan. Il a investi dans une seule société d’agrobusiness et partage le même sentiment.

Beaucoup de citoyens ont investi dans ces sociétés en raison du fort taux de chômage dans le pays, afin de gagner quand même un peu d’argent.

Personnellement, j’avais emprunté 6 000 euros auprès de ma banque pour investir dans une société, dans l’espoir de financer ensuite quelques projets. Résultat : je ne peux pas les mener à bien, et il m’est désormais difficile de rembourser mon emprunt bancaire. Et encore, j’ai de la chance car je travaille, ce qui n’est pas le cas de toutes les personnes ayant investi dans ces sociétés. Du coup, certains sont dans une détresse totale. D'autres se retrouvent à la police ou à la gendarmerie car ils ne parviennent pas à rembourser leurs créanciers.


Tous les Ivoiriens ayant contacté France 24 à ce sujet ont livré des témoignages similaires.

Alors que les autorités ont annoncé, dans un premier temps, qu’elles comptaient rembourser les personnes ayant investi dans ces sociétés "sur la base des fonds disponibles", ils craignent désormais de perdre une bonne partie de leur argent et d’être "spoliés" par le gouvernement. Nombreux sont ceux qui soupçonnent d’ailleurs l’exécutif d’avoir gelé les comptes de ces sociétés uniquement afin d’alimenter ses propres caisses.

Une manifestante à Abidjan, le 25 janvier. Photo prise par June Becky Latto.



Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier ,Journaliste francophone