Des violences opposant des gardiens à des prisonniers ont éclaté au sein du pénitencier Colina II, au nord de Santiago, la capitale chilienne, le 1er février, faisant des dizaines de blessés. Simple "mutinerie" ? Pas vraiment, selon les organismes de défense des droits de l’Homme, qui dénoncent une "opération violente" des gardiens à l’encontre des détenus, comme en attestent certaines images impressionnantes.

Le 1er février, plusieurs vidéos tournées par des détenus à l’intérieur de la prison Colina II ont été publiées sur Facebook :

Vidéo notamment diffusée par l’avocat
Fernando Alfredo Inzunza Ruston sur Facebook.

Dans la vidéo ci-dessus, on aperçoit de nombreux gendarmes – les agents qui assurent la sécurité des prisons au Chili – dans la cour du pénitencier. Certains donnent des coups de pied et de bâton aux détenus (15").


Vidéo diffusée par l’Observatoire social pénitentiaire.

Dans la vidéo ci-dessus, les prisonniers semblent désormais livrés à eux-mêmes dans la cour. Trois d’entre eux gisent sur un canapé.


Autre vidéo diffusée par
Fernando Alfredo Inzunza Ruston.

Dans cette troisième vidéo, des coups de feu résonnent. "Voilà ce qui se passe avec le nouveau commandement de la gendarmerie dans la prison. Ils tirent avec des fusils, ils ont cassé des télévisions", entend-on également.


Un certain nombre de médias chiliens ont diffusé ces images le jour-même, en indiquant qu’une simple "mutinerie" s’était déroulée dans la prison, ayant fait 40 blessés (30 détenus et 10 gendarmes). C’est en tout cas ce qu’a déclaré le directeur régional de la gendarmerie, Sergio Alarcón : "Les gendarmes sont entrés dans les cellules, ce qu’ils réalisent souvent à titre préventif. Un désordre collectif s’est alors produit à l’intérieur du bâtiment 4, qui a nécessité l’intervention du personnel".

Mais cette version a rapidement été contestée par diverses organisations.

"Les gendarmes ont tiré sur les détenus et les ont frappés de manière incontrôlée"

Marlenne Velásquez est avocate au sein de l’Institut national des droits de l’Homme (INDH, créé par l’État chilien).

D’après les témoignages que l’on a pu recueillir, des gendarmes sont entrés dans les cellules des prisonniers, dans le bâtiment 4, très tôt le matin. Ils se sont comportés violemment avec les détenus : ils les ont frappés et ont détruit leurs affaires personnelles. Les prisonniers ont donc réagi. Ils ont réussi à se barricader dans le bâtiment, où ils ont notamment dénoncé les mauvais traitements reçus. Mais les agents sont parvenus à entrer : ils ont alors tiré sur les détenus et les ont frappés de manière incontrôlée. Ensuite, les prisonniers ont été contraints d’aller dans le patio, où ils ont encore été frappés. Ils y sont restés pendant des heures.

Par ailleurs, des détenus vivant dans le bâtiment 9 ont indiqué qu’ils avaient également été agressés, après avoir affiché leur soutien à ceux du bâtiment 4.

Nous estimons que 46 détenus ont été blessés, ainsi que 14 gendarmes. J’ai vu des blessures liées à l’utilisation d’armes à feu, des coupures, des contusions. L’un des détenus a été amputé d’une partie de son doigt. Il est rare de voir de telles blessures. C’est injustifiable.


"Cela faisait des années que l’on n’avait pas vu une telle violence dans cette prison"

Galo Muñoz est le directeur de l’Observatoire social pénitentiaire, une ONG chilienne. Il livre une version similaire :

Les gendarmes entrent régulièrement dans les cellules, pour voir s’il n’y a pas des téléphones ou de la drogue. Mais ils se sont comportés de façon excessivement violente le 1er février. Ils ont utilisé des couteaux pour déchirer les vêtements des détenus, des fusils de chasse dans la cour… Cela faisait des années que l’on n’avait pas vu une telle violence dans cette prison.


Deux autres vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, quelques jours après ces événements, attestent de cette violence :

Captures d'écran floutées d'une vidéo diffusée sur Facebook notamment par Anthony Neira Troncoso.

Sur les images ci-dessus, on voit trois prisonniers avec des impacts de balle au niveau du bras, de la cuisse, du ventre et du dos. Un quatrième a les arcades ouvertes. Cette vidéo a manifestement été tournée dans le même patio que celui que l’on voit dans les vidéos précédentes.



Dans cette autre vidéo, on voit passer des prisonniers – menottés pour certains – escortés par des carabiniers (policiers), à l'hôpital San José, au nord de la capitale Santiago : certains ont des bandages, d’autres sont en fauteuil-roulant.


Tous les gendarmes et les détenus blessés ont été soignés. Mais l’un des prisonniers serait "toujours dans un état très grave, en raison d’une blessure importante au cou", selon Galo Muñoz.

"Toutes les actions pour favoriser la réinsertion des prisonniers ont été réduites récemment"

Galo Muñoz poursuit :

Depuis deux mois environ, il y a un nouveau directeur à la tête de la prison. Depuis son arrivée, toutes les actions réalisées pour favoriser la réinsertion des prisonniers – ateliers professionnels, assistance sociale, etc. – ont été réduites, de même que les sorties, les visites familiales… C’est l’aspect sécuritaire qui prime désormais, ce qui est vraiment problématique pour les détenus. Tout cela a culminé le 1er février.


À la suite de ces événements, le personnel de la prison Colina II s’est mobilisé pour réclamer davantage de personnel : seule une trentaine de gendarmes y travaille, pour 2 500 prisonniers. Mais l’INDH estime qu’il faudrait avant tout lutter contre le problème de la surpopulation carcérale, afin d’améliorer la situation sur place.

Selon Marlenne Velásquez, une enquête a été ouverte au sein du Ministère public à la demande de la gendarmerie nationale et du chef du pénitencier Colina II, afin de faire la lumière sur les événements du 1er février. Par ailleurs, des avocats et des familles des détenus ont également saisi la cour d’appel de Santiago à ce sujet.

Contactée par France 24, la gendarmerie chilienne n’a toutefois pas souhaité faire de déclarations à ce sujet.



Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone

violence /  prison /  Chili