Une dizaine de villes et de villages à proximité de la capitale pakistanaise subissent la pollution causée par les carrières de calcaire. Les usines de concassage de pierre sont installées dans la région depuis près de 40 ans, et les habitants souffrent régulièrement d’éruptions cutanées, d’asthme, et d’autres maladies pulmonaires. Notre Observateur dans cette région demande au gouvernement d’agir et de faire appliquer la loi.

Au nord du Pakistan, les collines de Margalla, à quelques kilomètres de la capitale, Islamabad, sont composées principalement de calcaire, un matériau de construction facile à extraire. Les carrières sont omniprésentes dans le paysage, et sont responsables d’un bruit incessant et d’une pollution inquiétante.

En 2010, le gouvernement fédéral a interdit l’exploitation du calcaire dans les collines de Margalla en les classant parc national. Malgré tout, cette industrie, qui est majoritairement aux mains d’entreprises locales, a poursuivi son activité sans relâche.

Les défenseurs de l’environnement s’inquiètent régulièrement des effets du concassage du calcaire sur la diversité de la faune et dénoncent la destruction des habitats naturels des animaux, même lorsque les carrières sont plus éloignées du périmètre officiel du parc national. Mais les animaux ne sont pas les seuls menacés.

Photo envoyée par notre Observateur, montrant une usine de concassage dans les collines de Margalla. Photo: Shaheen Zaidi

Des niveaux de particules fines alarmants

Plusieurs études démontrent que les niveaux de particules fines (les plus petites des particules en suspension, dont le diamètre est inférieur à 2,5 micromètres) sont particulièrement élevés aux alentours des carrières. Et plus les particules sont fines, plus elles présentent de dangers pour les ouvriers et les habitants, car elles sont facilement absorbées par le système respiratoire.

Il existe très peu de données officielles sur les niveaux de pollution au Pakistan, ou sur les effets de l’industrie sur l’environnement. Il est donc difficile de trouver des statistiques récentes sur le sujet. Une étude datée de 2005 et basée sur des données collectées en 1996 montre que le niveau de particules en suspension dans l’air d’Islamabad était deux à trois fois supérieur au niveau maximal recommandé par l’Organisation mondiale de la santé. Et depuis, l’industrie du bâtiment a connu une croissance importante, entraînant une augmentation de l’activité des carrières, à mesure que les chantiers se multiplient aux pieds de l’Himalaya.

Le nuage de poussière après un dynamitage de roches. Photo: Mohammad Zubair Khan

“Les propriétaires des usines contrôlent tout. Nous sommes impuissants”

Notre Observateur est travailleur social et vit à Islamabad. Il habite à seulement deux kilomètres de plusieurs usines de concassage et explique que la pollution pénètre largement à l’intérieur de la capitale. Il est tombé malade en raison de cette pollution, il souffre d’éruptions autour des yeux.

Les usines sont bruyantes et elles polluent l’air. Quand elles font exploser la roche, puis qu’elles la concassent, la poussière s’élève et se répand dans les habitations des alentours. Les habitants la respirent jour après jour. Elle provoque des irritations aux yeux et des maladies comme l’asthme et la bronchite.

Les ouvriers travaillent 24 heures sur 24 ; le bruit des explosions et du concassage est permanent, jour et nuit.
Nous avons rencontré les autorités à de nombreuses reprises, mais elles ne font rien. Normalement, les règles de l’EPA (l’Agence de protection de l’environnement) interdisent aux usines de concassage de s’installer près de zones habitées. [Un responsable de l’EPA, qui a souhaité garder l’anonymat, a confirmé à France24 que les sites industriels devaient être éloignés d’au moins 1 kilomètre des zones résidentielles. NDLR]

Nous leur avons demandé de minimiser les risques sanitaires à plusieurs reprises, et ils ont affirmé qu’ils l’avaient fait, mais ils n’agissent jamais. Les propriétaires [des carrières] sont comme une mafia. Ils contrôlent tout. Nous sommes impuissants.

Une zone résidentielle dans les collines de Margalla. Photo: Shaheen Zaidi.

 
"Vous pouvez voir les couches de poussière "

Au moins 13 villes et villages sont touchés, et près de 200 000 personnes directement concernées… Le responsable de la Santé publique du district est sensé mener des contrôles médicaux réguliers pour tester l’effet de la pollution sur les habitants, mais on n’a pas de nouvelles. Les décisions de justice ne sont pas appliquées. Les usines disent qu’elles vont appliquer la réglementation, mais elles ne le font pas.

D’octobre à janvier, nous avons connu une sécheresse de trois mois. Il n’a pas plu du tout. La zone était complètement recouverte de poussière, vous pouviez en voir des couches dans les maisons, sur les feuilles des arbres."

Les usines sont démantelées… mais reprennent leurs activités

Contacté par France 24, un responsable de l’Agence pakistanaise de protection de l’environnement (EPA), nie qu’il y ait une quelconque activité de concassage dans le domaine du Parc naturel de Margalla : "Plus de 17 usines ont été démantelées après l’intervention de l’EPA en 2010. Plus tard, en 2015, nous nous sommes aperçus que des activités illégales avaient repris. Nous avons lancé une nouvelle opération, et nous les avons fermées à nouveau ".

Ce responsable ajoute que l’EPA avait bien reçu des plaintes concernant la pollution dans le parc des collines de Margalla, mais que ces plaintes ont cessé depuis l’interdiction des usines. Il affirme également qu’il "n’y a actuellement aucune activité de concassage dans cette zone. Toute activité qui se poursuivrait serait illégale ".

Un site de concassage de calcaire dans le nord du Pakistan. Photo:
Mohammad Zubair Khan

En août 2016, la Cour suprême pakistanaise a interdit les carrières et l’activité de concassage dans les collines de Margalla, mais les habitants de la région expliquent que la décision n’a toujours pas été appliquée. Ce n’est pas la première fois que la Cour suprême tente de mettre un frein à cette activité, mais les compagnies n’en ont cure.
Le calcaire des collines de Margalla est non seulement de meilleure qualité que partout ailleurs, mais il est aussi plus simple à extraire. Ce qui explique que les carrières et les usines de concassage continuent à s’installer dans la région.

La croissance de la population pakistanaise, couplée avec une industrialisation incontrôlée, et le manque de ressources naturelles, commence à peser lourdement sur l’environnement. Le pays s’urbanise également très rapidement : en 1960, 22 % de la population vivait dans les villes. En 2015, ce chiffre atteignait 39 %. La qualité de l’air semble donc condamnée à se dégrader encore, en particulier dans les zones urbaines. Et les activités des carrières et des usines de concassage ne font qu’empirer la situation.
Article écrit en collaboration avec
Catherine Bennett

Catherine Bennett , Anglophone Journalist