Il y a trois mois, quelques jeunes Afghans ont créé le premier club de cyclocross afghan à Kaboul. Avec une particularité : il est mixte. Des filles qui font du vélo avec des garçons : c’est osé dans une société conservatrice comme l’Afghanistan, et ça ne plait pas à tout le monde.

Ils sautent sur des rampes, montent sur les trottoirs, glissent sur les rambardes d’escaliers, les marches et les rebords avec leurs vélos, vêtus de casquettes de baseball dans le style habituel des clips de hip-hop. Et c’est un spectacle très inhabituel en Afghanistan. Le groupe s’entraîne depuis trois mois dans le parc Katham à Kaboul. Cinquante adolescents, dont quinze filles, s’y retrouvent régulièrement pour apprendre de nouvelles figures dans le premier club de BMX du pays appelé le "Drop and Ride".



“Mes parents sont fiers de moi”

Zahra, 19 ans, fait partie des 15 filles membres du club.

Il y a trois mois j’ai décidé que je voulais faire quelque chose de différent, apporter de l’énergie et de la diversité dans ma vie. J’ai trouvé le premier club de BMX en Afghanistan sur Facebook.

J’ai demandé aux garçons du club si je pouvais me joindre à eux et ils m’ont répondu : “pas de problème”. C’était fantastique.

J’en ai parlé à mes parents. Ils ont accepté et nous sommes allés acheter un vélo. J’ai commencé à apprendre des figures et, depuis ce jour, je vais m’entraîner au club trois fois par semaine pendant deux heures.

J’ai de la chance que mes parents soient ouverts d’esprit et habitués à ce que je fasse des choses bizarres ! Maintenant ils sont fiers de moi. Ils ont seulement peur que je me fasse insulter. Mais ça ne se passe pas aussi bien pour de nombreuses filles afghanes.





"Imaginez à quel point nous sommes indécents dans la tête des gens !"

Le cyclisme pour les femmes est un énorme tabou en Afghanistan. [Dans de nombreux pays du Moyen-Orient, les franges les plus conservatrices de la société estiment que voir des femmes à vélo est indécent et contraire aux principes de l’islam. De nombreuses femmes ont essayé de changer les choses ces dernières années en Irak et en Iran notamment, NDLR]. La mixité est aussi vue comme un péché et nous faisons les deux en même temps, imaginez donc à quel point certaines personnes nous trouvent indécents.



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Quand nous roulons dans le parc à côté du club ou dans la rue, la plupart des gens pensent que ce que nous faisons n’est pas approprié. Nous sommes souvent insultés. Heureusement, nous n’avons pas été attaquées parce que nous roulons toujours accompagnées des garçons. Donc ces personnes en colère ne nous approchent pas.

Les parents qui laissent leurs enfants venir dans ce club appartiennent à une frange spécifique de la société afghane. Pas nécessairement riche, mais ouverte d’esprit – voire qu’on pourrait qualifier d’intellectuelle. Au début je pensais que c’était juste un sport, quelque chose d’amusant, mais maintenant je me rends compte que nous brisons un tabou et que nous repoussons les limites assignées aux femmes dans notre société.

L’Afghanistan est l’un des pays où être une femme est le plus difficile. Un rapport de Human Rights Watch publié en 2010 explique que plus de 85 % des Afghanes disent avoir subi des violences physiques, sexuelles ou psychologiques, ou avoir été forcées à se marier.

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Zahra poursuit :

En plus de ces sujets de société, il y a bien d’autres problèmes. Par exemple, nous ne pouvons pas trouver de bons vélos, nous devons donc acheter des vélos normaux et les customiser ensuite. Cependant, ces derniers restent très chers – quelque chose comme 15 000 afghanis (215 euros), en plus du forfait mensuel de 6 euros pour le club. C’est une somme conséquente pour beaucoup d’Afghans. Du coup, certains n’ont pas de vrais BMX.

De plus, nous n’avons pas de véritable entraîneur professionnel. Asghar Mehrzadeh, le fondateur du club, regarde des vidéos de riders sur YouTube, s’entraîne à reproduire les figures et essaye de nous les apprendre ensuite.

Les équipements du club ne sont pas très sophistiqués parce que nous ne recevons aucun soutien et que nous avons dû tout construire nous-mêmes. Notre club est licencié à la Fédération afghane de cyclisme et nous louons l’endroit où nous nous entraînons, mais personne ne nous soutient d’aucune manière.



“Quand des filles ont voulu nous rejoindre, j’ai dû réfléchir aux conséquences”

Asghar Mehrzadeh, 18 ans, a créé le club de BMX "Drop and Ride"

Je faisais du BMX tout seul depuis des années parce que j’adore ça. Il y a trois mois, je me suis dit que je n’étais sûrement pas le seul, j’ai donc crée le club. Je suis heureux qu’il permette de montrer une autre image de l’Afghanistan.

Quand les filles ont contacté le club pour dire qu’elles étaient intéressées, j’ai pensé aux conséquences mais j’ai vite dit oui. Je suis chaque jour témoin de leurs problèmes dans la société afghane. Au club, elles pourraient faire quelque chose de diffèrent. En revanche, à cause des tabous très lourds qui pèsent sur nous ici, elles ne peuvent pas rouler dans la rue. J’ai dit qu’on pourrait commencer à briser ce tabou petit à petit. Avec ce club, j’espère qu’on pourra voir un jour des filles se promener librement à vélo.




Article écrit en collaboration avec
Alijani Ershad

Alijani Ershad , Journaliste