À Lima, de nombreux habitants des quartiers populaires sont exclus du réseau de distribution d’eau qui approvisionne le reste de la ville. La capitale péruvienne étant régulièrement plongée dans la brume, une association locale a décidé d’installer il y a quelques années des "capteurs de brouillard" – un dispositif qui permet de récupérer de l’eau à partir du brouillard.

Selon la Banque Mondiale, 13 % des Péruviens – soit 4 millions d’entre eux – n’ont pas accès à des "sources d’eau améliorées", c’est-à-dire à une quantité d’eau suffisante (20 litres par jour et par personne) et de qualité, disponible à moins d’un kilomètre de leur domicile.

Ce problème concernerait plus d’un million de personnes dans les quartiers pauvres situés dans la périphérie de Lima. Et pour cause : le développement de la ville n’a pas été accompagné de la mise en place d’infrastructures adéquates (réseau de distribution d’eau, égouts, etc.). Sans compter que Lima se trouve dans un désert, où il pleut très rarement.

Par conséquent, les habitants de ces quartiers sont contraints d’acheter de l’eau aux camions-citernes qui s’y rendent régulièrement, à un prix bien plus élevé que l’eau consommée par les ménages raccordés au réseau.

Depuis une dizaine d’années, l’association "Peruanos Sin Agua" ("Péruviens sans eau") cherche donc à pallier à ce problème, en installant des "capteurs de brouillard" destinés à fournir de l’eau aux habitants. La ville de Lima est en effet régulièrement plongée dans la brume, notamment durant l’hiver, bien qu’elle soit située en plein désert.

Travaux préalables à l'installation de "capteurs de brouillard" dans le district de Villa María del Triunfo, au sud de la capitale péruvienne, en 2012. Photo publiée sur la
page Facebook de Paolo Alain Cruz Pillco.

"Les plus pauvres sont ceux qui doivent payer le plus cher pour avoir de l’eau"

Abel Cruz Gutiérrez, un ingénieur de 50 ans, préside l’association "Peruanos Sin Agua".

Les politiciens font toujours des promesses concernant l’amélioration de l’accès à l’eau. Sauf que rien n’est jamais fait. Du coup, les habitants des quartiers pauvres de Lima sont obligés de s’approvisionner auprès de camions-citernes, qui appartiennent à des entreprises privées : ils versent parfois jusqu’à huit euros pour obtenir un mètre cube d’eau, ce qui est énorme. En plus, la qualité de cette eau n’est pas toujours assurée, puisqu’elle vient parfois de puits clandestins.

En comparaison, les habitants vivant dans les quartiers raccordés au réseau – géré par une entreprise publique – paient presque dix fois moins pour avoir de l’eau. [Six fois moins, selon l’agence gouvernementale SUNASS, NDLR.] Et ils ont la possibilité de payer avec un ou deux mois de décalage.

C’est pour cela que nous avons progressivement installé des "capteurs de brouillard" dans six districts de Lima, puis dans quatre autres provinces : Huarochirí, Tacna, Arequipa et Moquegua. En tout, nous en avons installé 1500.


Ce dispositif a notamment été installé dans le district de Huachupampa, dans la province de Huarochirí. Photo publiée sur la page Facebook de "Peruanos sin Agua".

Nous achetons le matériel à des entreprises péruviennes : mâts, filets en plastique, tuyaux, câbles, fer, citernes, etc. Puis nous les assemblons pour former des "capteurs" de 5 mètres de long et 4 mètres de hauteur. Pour en installer un, cela coûte souvent entre 480 et  1430 euros.


Comment ça fonctionne ?

Le brouillard est constitué de fines gouttelettes d’eau. Afin de les capturer, les "capteurs de brouillard" doivent être placés de préférence face au vent. Les gouttelettes sont alors "emprisonnées" dans les mailles du filet. Elles ruissellent ensuite le long du filet, formant de plus grosses gouttes qui se retrouvent dans des tuyaux (placés sous les filets). L’eau est alors acheminée vers des citernes, via ces tuyaux.

Ce dispositif reproduit en fait ce qu’il se passe dans la nature. Par exemple, c’est la condensation de la vapeur d’eau qui produit la rosée que l’on trouve sur les feuilles au petit matin.


L'eau recueillie se retrouve dans ces citernes. Photo publiée sur la
page Facebook de Paolo Alain Cruz Pillco.

"Les habitants se servent de l’eau recueillie pour arroser leurs légumes, faire la vaisselle…"

Abel Cruz Gutiérrez poursuit :

Chaque jour, il est possible de recueillir au moins 8 litres d’eau par mètre carré de filet [soit 160 litres par filet, NDLR]. Mais on peut aussi en obtenir trois fois plus, en fonction de l’endroit.

Ce sont majoritairement des familles pauvres qui profitent de ce système, soit 6500 personnes environ dans le pays. Elles s’en servent pour arroser les légumes qu’elles cultivent (oignons, salade…), nettoyer leurs vêtements, faire la vaisselle, se laver… Du coup, elles sont moins dépendantes des camions-citernes.


L'eau recueilllie est notamment utilisée par les habitants pour arroser leurs cultures. Photo publiée sur la
page Facebook de Paolo Alain Cruz Pillco.


Malheureusement, en raison de la pollution atmosphérique, l’eau récoltée n’est pas potable à Lima. Pour la boire, il faut donc la désinfecter avec du chlore, par exemple à l'aide de pastilles. C’est l’une des limites de ce système. En revanche, elle est potable en province.

L’autre problème, c’est qu’il faut changer les filets au bout de cinq ans au maximum, car ils sont en polyéthylène, c’est-à-dire en plastique, et le soleil les brûle petit à petit. Nous nous renseignons donc actuellement pour utiliser d’autres filets composés d’acier inoxydable notamment. Ils dureraient plus longtemps, mais coûtent plus cher…


Des "capteurs de brouillard" dans la province de Tacna, au sud du pays. Photo envoyée par Abel Cruz Gutiérrez.


Dans le passé, l’association "Peruanos Sin Agua" a déjà reçu de l’argent de fondations privées, d’agences publiques et d’entreprises péruviennes et étrangères (liste disponible sur leur site Internet).

En dehors du Pérou, les "capteurs de brouillard" sont utilisés dans d’autres pays, dans les régions arides régulièrement baignées dans le brouillard, telles que le désert d’Atacama au Chili ou encore le désert du Néguev en Israël.

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