Largement minoritaires dans le monde, les athées sont souvent mal vus, rejetés, discriminés, voire persécutés, notamment dans les pays où le poids de la religion demeure considérable. La rédaction des Observateurs vous propose une série de portraits de ces "infidèles" de l’islam, du christianisme ou encore du judaïsme, dans différents pays. En voici le premier volet en Tunisie, au Gabon et en Israël.

Les athées sont des personnes qui pensent qu'il n'existe aucune divinité. Ils se différencient des agnostiques, pour qui il est impossible de se prononcer sur la question.

Selon une étude réalisée par le consortium d’instituts de sondages WIN/Gallup International en 2015, les "athées convaincus" ne représenteraient que 11 % de la population mondiale. Ils restent largement minoritaires en Afrique et au Moyen-Orient en particulier, et ne seraient majoritaires qu’ en Chine (61 %).

Contrairement à la tendance globale observée durant tout le XXe siècle, l’athéisme n‘aurait pas progressé au cours des dernières années. En 2012, une étude réalisée par le même groupe avait ainsi révélé que 13 % de la population mondiale se considérait comme athée à l’époque.

Si nombre d’athées ne rencontrent aucun problème dans leur pays, ils sont parfois mal vus, rejetés par leur entourage, discriminés dans l’accès à certaines fonctions, privés de certains droits, voire persécutés dans différents endroits. Leurs "torts" : remettre en question la religion, la critiquer ou s’en moquer ouvertement. L’apostasie – le fait de renoncer publiquement à la religion – est ainsi passible de la peine de mort en Afghanistan, en Arabie Saoudite, en Iran, au Soudan ou encore en Mauritanie, des pays où l’islam est la religion dominante,

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La rédaction des Observateurs de France 24 a échangé avec des athées vivant dans des pays où l’influence de la religion reste forte. Bien qu’ils ne soient pas tous confrontés aux mêmes problématiques, tous souhaitent que l’État et la religion soient clairement séparés dans les textes et dans la pratique. Par ailleurs, la majorité d’entre eux soulignent le rôle essentiel joué par Internet et les réseaux sociaux, qui leur permettent de se soutenir entre eux, de rencontrer des personnes semblables et d’échanger librement autour de dessins, de vidéos et d’articles.

Les athées partagent de nombreux dessins et caricatures sur Facebook.



TUNISIE : "Mon père m’a rejetée pendant trois ans en raison de mon athéisme"

Myriam, 26 ans, vit à Tunis. Elle est administratrice d’un groupe Facebook regroupant des athées.

J’ai grandi dans une famille musulmane pratiquante, mais j’ai commencé à être sceptique par rapport à la religion à 12 ans, en réalisant que la femme n’était pas l’égale de l’homme dans le Coran. La religion est progressivement devenue synonyme d’obscurantisme, de soumission et d’irrationalité à mes yeux. J’ai donc quitté l’islam à 19 ans.

Cela m’a posé beaucoup de problèmes, notamment dans ma famille, puisque mon père m’a rejetée. Certains collègues ont refusé de travailler avec moi et d’autres m’ont accusée de blasphème [injure ou critique faite aux dogmes ou aux symboles religieux, NDLR]. Mes deux amies d’enfance ont coupé les ponts avec moi, après avoir d’abord tenté de me reconvertir, en vain. Elles ont donc décrété que j’étais mécréante, impure et sans éthique.


Une mosquée située à Ariana, en banlieue de Tunis. Photo prise par Myriam.

 
"Être athée reste inconcevable en Tunisie"

Au bout de trois ans, mon père a finalement "accepté" mon choix, mais il m’a interdit de critiquer la religion, de manger avec la famille pendant le Ramadan et d’aborder le sujet de la religion ou de l’athéisme avec les voisins. Pour lui, c’est honteux d’avoir une fille athée, donc ça ne doit pas se savoir en dehors de la famille, où je suis la seule dans ce cas.

Globalement, j’assume mon athéisme, mais je n’en parle pas trop, car la montée de l’islamisme au pouvoir en Tunisie me fait un peu peur. [Le parti islamo-conservateur Ennahdha est la première force politique à l’Assemblée des représentants du peuple, NDLR.] De plus, l’athéisme reste mal vu, inconcevable et tabou dans notre société. Par conséquent, beaucoup d’athées ne s’assument pas publiquement, même si j’ai l’impression que nous sommes plus nombreux depuis la révolution [de 2010-2011, NDLR]. En ce qui me concerne, j’ai surtout rencontré d’autres athées au sein du parti de gauche auquel j’ai adhéré.



GABON : "Le christianisme a été importé par les colonisateurs"

N’toutoume Ndong, un Gabonais de 30 ans, vit dans la ville de Gamba, dans l’ouest du pays. Il est l’un des administrateurs d’un groupe Facebook regroupant des athées.

J’ai grandi dans une famille de témoins de Jéhovah, très attachée aux principes bibliques. Mais j’ai commencé à me poser des questions durant l’adolescence, notamment car j’ai remarqué qu’il y avait des incohérences dans la Bible. Je suis donc devenu athée.

Cela choque beaucoup de gens. Certains ont d’ailleurs tenté de me "raisonner", sauf que je connais souvent mieux la Bible qu’eux. Mais j’assume mon athéisme car je me sens plus intelligent et plus libre ainsi, puisque plus personne ne contrôle mes choix.


N’toutoume Ndong a pris une photo de ce tableau chez son oncle : "Chacun peut l'interpréter comme il le souhaite."


Les Gabonais ont été victimes d’un lavage de cerveau : le christianisme a été importé par les colonisateurs, qui ont bafoué notre culture. [Avant la colonisation, l’animisme était majoritaire, NDLR.] Si les colonisateurs n’avaient pas été chrétiens, le serions-nous aujourd’hui ? Je cite souvent John Henrik Clarke [un écrivain et professeur américain panafricaniste, décédé en 1998, NDLR] : "Presque toutes les religions ont été apportées aux gens, imposées aux gens par des conquérants et utilisées pour contrôler leurs esprits."


Cet internaute africain semble partager l'avis de notre Observateur sur le christianisme, comme en atteste son message dans un groupe Facebook regroupant des athées.


Les athées restent très minoritaires au Gabon. Dans mon entourage immédiat, je n’en connais pas. Et je n’ai pas l’impression que l’athéisme se développe. Même si beaucoup de gens s’interrogent sur la religion, ils n’osent généralement pas parler de leurs questionnements.



ISRAËL : "Les mariages sont gérés par des entités religieuses"

Benjamin vit à Tel Aviv. Cet Israélien de 30 ans est également l’un des administrateurs d’un groupe Facebook sur l’athéisme.

J’ai grandi dans une famille non religieuse, qui suit seulement quelques traditions. Je n’ai jamais vraiment cru en Dieu, puisque rien ne prouve qu’il existe, donc je suis devenu progressivement athée.

Je connais beaucoup de gens qui ne suivent pas non plus les règles de la religion, même si je ne sais pas lesquels sont véritablement athées, en dehors de ceux rencontrés sur Facebook. En fait, dans le judaïsme, on parle rarement des croyances en tant que telles, on discute plutôt des pratiques – de ce qu’il faut faire ou ne pas faire.

Personnellement, être athée ne me pose aucun problème. Par contre, il y a certaines règles à revoir. Par exemple, de plus en plus d’organisations – financées par le ministère de l’Éducation – viennent dans les écoles pour enseigner le judaïsme avec un point de vue très traditionnel. De plus, ce sont des entités religieuses qui gèrent les mariages et les divorces, ce qui pose certains problèmes. [Par exemple, les mariages civils ou entre personnes de confessions différentes sont impossibles, NDLR.] Dernier exemple : en Israël, il y a peu de transports publics le week-end, pour respecter le shabbat [le samedi, jour saint chez les juifs, NDLR]…





>> LIRE LE SECOND VOLET DE CET ARTICLE SUR LES OBSERVATEURS : Être athée dans le monde en 2017 (2/2)




Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone

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