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Dénoncer et géolocaliser le harcèlement sexuel dans les lieux publics au Liban : c’est l’objectif du site "Harass Tracker", lancé par trois jeunes Libanaises en février dernier. En donnant la parole aux victimes et aux témoins, les initiatrices veulent générer une prise de conscience au sein de l’opinion publique autour de ce problème qui reste encore largement tabou.


Des articles sont régulièrement publiés sur le harcèlement et les abus sexuels dont sont victimes les réfugiées syriennes ou les domestiques étrangères au Liban. En revanche, rares sont ceux qui évoquent les abus dont souffrent les Libanaises au quotidien dans les lieux publics.

En février dernier, trois jeunes femmes, Nay el-Rahi, Sandra Hassan et Myra el-Mir, ont donc décidé de lancer le site Internet "Harass Tracker" pour documenter ces abus. Et ceux-ci ne manquent pas. Masturbation en public, attouchements, tape sur les fesses, sifflements ou encore insultes : chaque jour, environ 50 cas sont répertoriés par les victimes ou des témoins sur le site.

"Les femmes n’ont pas forcément conscience que le harcèlement sexuel peut se décliner sous différentes formes"

Myra el-Mir, l’une des co-fondatrices du site "Harass Tracker ", est étudiante à Beyrouth, où elle prépare une thèse sur le genre.

Le principe de notre site Internet est très simple : toute personne ayant été victime ou témoin de harcèlement sexuel peut indiquer sur une carte où les faits se sont déroulés. D’ailleurs, il ne faut pas oublier que les hommes peuvent aussi être victimes. Ensuite, il faut préciser si on souhaite rester anonyme ou non, et si on a été victime ou témoin. Puis il faut sélectionner le type d’abus que l’on souhaite dénoncer. Puis il est possible de donner des détails sur ce qui s’est produit.

Nous avons lancé ce site Internet essentiellement pour collecter des données sur le harcèlement sexuel, pour que les gens et les politiques prennent conscience de ce problème. Il existait peu de données sur le sujet jusqu’à présent : je pense que c’est dû en partie au fait que les gens n’aiment pas trop en parler. D’ailleurs, la société a souvent tendance à minimiser le phénomène, ce qui est problématique.

L’autre problème, c’est que les gens ne savent pas toujours à quoi correspond exactement le harcèlement sexuel. Par exemple, j’ai déjà entendu des femmes dire : 'Quelqu’un m’a dit cette phrase dans la rue, mais s’agit-il vraiment de harcèlement sexuel ?'.  À travers notre site, nous essayons donc de montrer qu’il peut se décliner sous différentes formes : petites phrases déplacées, attouchements sexuels, gestes ayant des connotations sexuelles, intimidation et menaces, filature… En proposant aux gens de sélectionner l’une ou l’autre de ces situations, ils peuvent alors comprendre qu’elles correspondent toutes à du harcèlement sexuel.

Le formulaire du site Harass Tracker qui présente les différents types de cas de harcèlement sexuel.

"Il n’y a aucun 'endroit sûr' en particulier"

La technologie joue un rôle important dans ce projet, car les gens peuvent s’exprimer de façon anonyme sur Internet. Par ailleurs, avec les smartphones, il est possible de dénoncer les abus de manière quasi instantanée.

Grâce aux données collectées jusqu’à présent, nous avons pu constater que le harcèlement sexuel existe partout, à la fois dans les quartiers riches et pauvres, contrairement aux idées reçues. Il n’y a aucun 'endroit sûr' en particulier.

En revanche, on a l’impression que les endroits où l’éclairage public est insuffisant sont souvent plus dangereux. Cette information peut être utile pour les décideurs…

Depuis que nous avons lancé ce site, nous avons été invitées dans des universités et à la télévision. C’est une bonne chose car cela nous a permis d’informer les gens sur le sujet.

Nous pensons qu’il faudrait que le harcèlement sexuel soit davantage puni par la loi, même si ça ne résoudra pas tout : selon nous, il faut avant tout sensibiliser les gens au sujet, notamment dans les écoles.

Selon une étude publiée en 2010 par la Fondation internationale pour les systèmes électoraux (Ifes) et l'Institut chargé des recherches relatives aux politiques de la femme (IWPR), 61 % des Libanaises ont déjà été victimes de harcèlement sexuel dans la rue.

En Égypte, il existe un site Internet similaire, appelé "Harass Map ". Lancé par trois femmes en 2010, il permet également aux gens de dénoncer harcèlement sexuel dans les lieux publics.





Article écrit en collaboration avec
Alijani Ershad

Alijani Ershad ,Journaliste