Des centaines de migrants ouest-africains ont été arrêtés dans la capitale algérienne en moins d’une semaine. Ils ont ensuite été placés dans des camps de rétention à Alger ou emmenés à Tamanrasset, une ville dans le sud du pays et devraient être expulsés du pays. Selon nos Observateurs, ces arrestations musclées n’ont pas épargné les étrangers en situation régulière sur le sol algérien et n’ont été suivies d’aucune explication de la part des autorités.

ACTUALISATION 8/12/16 : La présidente du Croissant-Rouge, Saida Benhabylès, s'est exprimée au nom des autorités algériennes mercredi 7 décembre. Elle a déclaré dans les colonnes du journal officiel El Moudjahid que "vu la promiscuité qu'il y a dans la capitale ", et que cette promiscuité "pose des problèmes d'ordre sécuritaire ", les pouvoirs publics ont décidé de "transférer les migrants dans le Sud où les conditions d'accueil sont meilleures ".

Sur leur lieu de travail, dans la rue, à leur domicile : les arrestations de migrants subsahariens à Alger ont rapidement pris des allures de rafle. Cette opération, menée par les forces de l’ordre algériennes, a débuté jeudi 1er décembre et se poursuit cette semaine, racontent nos Observateurs. La Ligue algérienne des droits de l’Homme estime qu’environ 1 400 étrangers ont été arrêtés.


Ces personnes, majoritairement sans titre de séjour algérien, ont été regroupées dans un centre de vacances ouvert seulement l’été, situé dans le quartier de Zéralda, dans l’ouest d’Alger. Sur les réseaux sociaux, des photos et des vidéos montrent une centaine de personnes dormant les unes à côté des autres, à même le sol, dans ce camp improvisé.

Dans le camp de Zéralda. Photo envoyée par un Observateur.

"Certains avaient pourtant des cartes de réfugiés les autorisant à séjourner en Algérie"

L’un de nos Observateurs, Armando, un Ivoirien vivant à Alger, a réussi à s’enfuir du camp de Zeralda, dans la nuit de dimanche à lundi.

Des gendarmes sont venus me chercher chez moi, jeudi soir. Ils m’ont dit qu’il y avait des tensions entre Algériens et migrants noirs en ce moment à Alger et que, pour ma sécurité, il fallait que je déménage. J’ai mis dans le camion de la gendarmerie toutes mes affaires : frigo, fauteuil, canapé. Tout ce que j’avais pu m’acheter, après plusieurs années à travailler en Algérie sur les chantiers.

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Notre Observateur a dû vider son habitation et mettre ses affaires dans un camion. On lui avait seulement dit qu'il allait "déménager".

Mais en fait, on m’a enfermé dans un camp, à Zeralda. Sur place, on était plus d’une centaine, tous des Noirs, à avoir été arrêtés arbitrairement à Alger. Il y avait des femmes enceintes et des enfants. Certains avaient même des cartes de réfugiés du HCR (Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations Unies) les autorisant à séjourner en Algérie. C’était une vraie chasse à l’homme noir.

Carte de réfugié de l'un des hommes qui se cache avec notre Observateur pour échapper aux arrestations.

Vendredi soir [le 2 décembre], les gendarmes nous ont demandés de monter dans des bus pour Tamanrasset. Personne ne voulait y aller. Ça a dégénéré, la police a lancé du gaz lacrymogène.

Retranché dans un bâtiment désaffecté depuis sa fuite, Armando n’ose plus sortir, de peur de se faire à nouveau arrêter. Parmi les personnes qui n’ont pu s’enfuir de Zeralda, plusieurs ont été contraintes de monter dans des bus en direction de Tamanrasset, une ville du sud de l’Algérie, située en plein désert.


La rédaction des Observateurs de France 24 a reçu de nombreux témoignages contradictoires. Pour le moment, il est donc difficile de savoir ce qu’il se passe à Tamanrasset et les autorités algériennes ne se sont toujours pas exprimées à ce sujet.

"C’est un non-sens diplomatique"

Notre Observateur Fouad Hassan est chargé des questions d’immigration au sein du Snapap, un syndicat algérien de travailleurs. Il s’inquiète du silence autour de cette vaste opération.

J’ai reçu plusieurs témoignages qui confirment qu’il s’agit d’une expulsion collective. L’article 12 de la Charte africaine des Droits de l’Homme, signée par l’Algérie, l’interdit pourtant. [L’expulsion collective est définie comme celle qui vise globalement des groupes nationaux, raciaux, ethniques ou religieux, NDLR].

En faisant cela, l’Algérie se met à dos ses voisins régionaux, alors que ce week-end elle accueillait le Forum africain d’investissement. C’est un non-sens diplomatique.

Des vagues d’arrestations avaient déjà eu lieu en 2015, mais envers les ressortissants nigériens. Et, à ce moment-là, un accord avait été signé entre Niamey et Alger pour organiser le retour de ces migrants qui se retrouvaient souvent dans la mendicité en Algérie. Selon moi, ce qu’il se passe aujourd’hui, c’est la plus grande chasse à l’homme noir depuis l’indépendance.

La rédaction des Observateurs de France 24 a tenté, sans succès, de joindre les autorités compétentes, afin de connaître le motif de ces expulsions et mieux comprendre ce qu’il se passait pour ces ressortissants étrangers, après leur déplacement à Tamanrasset. Nous publierons leur réponse si elle nous parvient.

Dans le pays, la polémique continue d’enfler. Mardi 6 décembre, Farouk Ksentini, avocat et président de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme en Algérie a lui-même justifié ces expulsions, estimant que les Algériens étaient "exposés au risque de la propagation du Sida ainsi que d’autres maladies sexuellement transmissibles à cause de la présence de ces migrants".
Article écrit en collaboration avec
Maëva Poulet

Maëva Poulet