En République démocratique du Congo, un groupe d’habitants du Sud-Kivu parie sur une culture locale respectueuse de l’environnement pour permettre à leur village, déplacé par la guerre, d’assurer sa sécurité alimentaire.

Comment faire pour continuer à subsister quand le village où l’on habite et les champs que l’on cultive ne sont plus accessibles ? C’est le défi que les habitants de Kambaka ont dû relever. Situé près du parc national de Kahuzi-Biéga au Sud-Kivu, leur village est très exposé aux menaces des rebelles des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), présents dans la forêt environnante. Les habitants, qui sont agriculteurs, ne peuvent accéder à leurs champs que s’ils acceptent de donner une partie de leur production aux combattants. Les risques de kidnapping sont élevés.

Par vagues successives, en 2003 puis 2012, les habitants ont alors quitté le village pour s’établir quatre kilomètres plus loin, à Lwana. Cette localité, située sur la route principale menant à Bukavu, leur offre davantage de sécurité. La vie n’y est cependant pas simple : les villageois ne peuvent plus se nourrir de leurs cultures ni les vendre, puisqu'ils n’ont plus accès à leurs champs. Les denrées vendues sur le marché chaque semaine sont très chères car elles sont acheminées de Bukavu, à une cinquantaine de kilomètres de là. Les villageois n’ont pas assez d’argent pour les acheter. La route menant à Bukavu à travers le parc est aussi particulièrement longue : il faut parfois deux semaines et demie pour rejoindre ce chef-lieu. Le transport de nourriture fraîche est donc très compliqué.

“Le but est d’assurer la sécurité alimentaire des familles et de développer l’activité commerciale”

Face à ces difficultés, quelques habitants ont alors eu l’idée de développer une activité arboricole et d’élevage afin de rendre le nouveau village autosuffisant. Notre observateur Blair Byamungu Kabonge, l’un de ses membres, nous explique en quoi le projet consiste :

Avec plusieurs habitants du village, nous avons créé l’association Solidarité pour le développement intégral et homogène (SDIH). En 2014, nous avons décidé de mettre en place un "germoir ": le but est de faire planter des graines et de faire pousser des plantes que les villageois peuvent ensuite replanter sur leur parcelle. Ils peuvent ainsi assurer la sécurité alimentaire de leurs familles et aussi développer une activité commerciale. On fait ainsi pousser plein d’arbres différents : des arbres fruitiers comme par exemple des avocatiers et des pommiers, également des eucalyptus.

Le "germoir" mis en place à Lwana. Toutes les photos sont prises par Blair Byamungu Kabonge.

Un des bénéficiaires dans le "germoir" où les graines deviennent de jeunes pousses avant d'être distribuées.

Pousses de haricots distribuées à la population.

Cette activité est accompagnée par un atelier de sensibilisation à l’environnement, que nous menons dans les écoles. En effet, avec les combats, les nouvelles générations ne sont pas du tout sensibilisées à l’environnement et n’ont pas conscience de l’importance de le préserver alors que c’est primordial pour se nourrir. C’est donc un élément capital. Nous sommes déjà intervenus dans sept écoles, auprès de 450 enfants. On donne à chacun un petit arbre qu’il peut ensuite replanter chez lui. Comme toutes les familles n’ont pas d’enfants, on a aussi organisé des ateliers de sensibilisation auprès de quatre chefs coutumiers, vingt chefs de famille et trois églises.

Bénéficiaires des ateliers de sensibilisation à Lwana.

Un agronome, membre de l’association, est disponible pour prodiguer des conseils aux habitants sur la culture de leurs plantes.

Jardin pilote dans le village.

On sensibilise également les habitants aux problèmes de la déforestation, qui sont importants dans notre région. En effet, les gens coupent les arbres pour chauffer la terre qui sert à fabriquer les maisons en brique, mais c'est  très mauvais pour la forêt. Nous faisons donc aussi pousser de jeunes arbres pour replanter les abords du village.

Distribution de jeunes arbres.

L’association a également souhaité développer l’élevage de viande et de poisson afin d’assurer que le village dispose d’une nourriture variée. En avril 2016, l’association a ainsi construit deux bassins dédiés à l’élevage de poissons Tilapias.

Étang piscicole.

On espère pouvoir commencer à organiser la vente de ces poissons en mars, pour l’instant il faut qu’ils se reproduisent.

Récemment, une distribution de poules a aussi eu lieu :

On a déjà distribué deux poules à quinze familles, et notre but est que 50 foyers puissent en recevoir d’ici le printemps. L’idéal serait ensuite d’élargir la distribution à 250 familles des environs de Lwana que nous avons identifiées comme particulièrement pauvres. L'objectif est que les familles puissent développer leur élevage pour se nourrir des œufs et des poules. On souhaiterait que cela contribue aussi à leur indépendance économique : si la capacité de l'élevage augmente, les familles pourront vendre les œufs et les poules au niveau local.

L’association a aussi acheté 25 chèvres, mais malheureusement une grande partie a été volée. “Il ne nous en reste plus que cinq”, déplore notre observateur.


"Nous avons cotisé pour ces projets, toute aide est la bienvenue pour les développer"

Blair Byamungu-Kabonge et les autres membres de l’association font cependant face à un manque de financement important pour développer leurs projets :

En RDC, il est très difficile d’avoir l’aide de quiconque si on n’est pas issu d’une grande famille ou qu’on n’a pas de contacts dans les hautes sphères du pouvoir.

Nous recevons une aide financière du Programme d'Intégration et de défense des droits des Pygmées au Kivu (PIDP), qui est une association qui milite pour le droit des peuples autochtones. Mais leur aide ne concerne que l’appui pour la connexion Internet, les frais de téléphone et le développement de nos contacts.

Les membres de l’association ont cotisé pour mettre en place ces projets, sept personnes ont donné de l’argent, mais ce n’est pas suffisant. Toute aide est la bienvenue pour les développer. Chaque poussin coûte par exemple cinq dollars, alors si on veut en acheter cinquante puis les nourrir le temps qu’ils grandissent avant de les distribuer aux familles, cela représente un coût important.
 


 
Article écrit en collaboration avec
Marie Kostrz

Marie Kostrz , Journaliste francophone et arabophone