Plusieurs photos et vidéos publiées sur les réseaux sociaux ce week-end témoignent d’une nouvelle flambée de violence dans l’État de Rakhine, en Birmanie. C’est là le dernier épisode d’une longue et brutale répression exercée par l’armée birmane à l’encontre de la minorité musulmane rohingya. Comme des centaines de Rohingyas, deux de nos Observateurs ont fui leur village suite aux récentes attaques.

Attention : certaines images peuvent choquer.

Au moins 69 civils et 17 soldats ont trouvé la mort dans des raids menés par l’armée le week-end dernier en Birmanie, d’après les chiffres avancés par les médias officiels.

Selon les militaires, les victimes étaient des "assaillants violents" et les attaques avaient pour but d’éradiquer le terrorisme dans l’État de Rakhine. Ces opérations font en effet partie d’une vaste campagne menée depuis le mois d’octobre par l’armée contre un prétendu groupe terroriste appelé Aqa Lul Mujahidin. Ce nouveau groupe aurait des liens avec l’Organisation pour la Sécurité des Rohingyas, un groupe armé actif dans les années 1990, mais plus ces dernières années.

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Les Rohingyas sont une minorité musulmane en Birmanie, un pays majoritairement bouddhiste. Une loi adoptée en 1982 les empêche de réclamer la citoyenneté birmane : ils sont donc apatrides et soumis à des restrictions de mouvements. L’État de Rakhine, autrefois connu sous le nom d’Arakan, sur la côte occidentale du pays, concentre de nombreux Rohingyas.

Après les arrestations menées par l’armée birmane – la Tatmadaw – et la police des frontières, dans plusieurs villages ces derniers jours, de nombreuses images de villages incendiés et de cadavres carbonisés ont été relayées sur les réseaux sociaux et plusieurs centaines de personnes ont pris la fuite.



Selon un communiqué des autorités locales, ces feux ont été déclenchés par de "violents assaillants afin de provoquer des malentendus autour des opérations de nettoyage menées par les forces de sécurité". Les militaires ont également dénoncé des "histoires fabriquées avec l’aide des médias", dans le but de "recevoir l’aide de la communauté internationale".

"Ma maison n’a pas encore été brûlée. Mais je suis sûr que cela finira par arriver"

Même si ici de nombreux Rohingyas, peu importe leur âge, sont tués, je ne voulais vraiment pas quitter ma patrie, parce que je savais qu’en partant, je laisserais derrière moi ma propriété d’une valeur de plusieurs millions de kyats et mon identité. Mais la situation est devenue si grave que je suis parti, à contrecœur. Ma mère est toujours là-bas, et elle est seule.

L’avant-poste de la police des frontières est situé juste à côté de mon village. C’est de là que viennent les soldats et les membres de la police des frontières qui attaquent nos villages, pillent et brûlent les habitations.

Ma maison n’a pas encore été brûlée. Mais je suis sûr à 100 % que cela finira par arriver tôt ou tard et que les habitants qui sont encore sur place finiront par être tués ou arrêtés arbitrairement. Nous devions donc partir, mais nous avons eu très peur en traversant la frontière : nous aurions pu nous faire voler sur la route, ou même nous faire tuer par les forces de l’ordre ou la marine, qui patrouillent 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7.

Quatre personnes de mon village se sont noyées en fuyant. Souvent, on ne retrouve pas le cadavre des personnes tuées lors des attaques : ils sont rapidement cachés par l’armée.

Sabit se cache actuellement dans une petite cabane avec un membre de sa famille dans le district de Barbandan, au Bangladesh. Il nous a envoyé une photo :


Il est maintenant à l’abri de l’armée birmane. Mais il est entré illégalement au Bangladesh et les autorités pourraient décider de le renvoyer vers son pays d’origine. Tout comme des centaines d’autres réfugiés rohingyas.

"Personne n’irait brûler sa propre maison"

Rahim est un Rohingya. Il vit dans la commune de Maungdaw. Selon lui, le communiqué officiel est une aberration.

Il est vraiment difficile pour un Rohingya d’obtenir la permission de construire une maison. Si elle brûle, il faudrait demander un nouveau permis… personne ne s’y risquerait.

Il est dangereux de vivre ici. On s’y était habitué, mais en ce moment, la situation empire. Les gens s’en vont pour fuir les violences. Mais toutes les routes sont bloquées. La seule solution, c’est d’aller au Bangladesh.

Human Rights Watch a demandé au gouvernement birman l’ouverture d’une enquête et a publié une série d’images satellites des villages de la région avant et après les attaques. Selon l’ONG, au moins 430 bâtiments ont été détruits. La dirigeante du pays Aung San Suu Kyi n’a toujours pas commenté les dernières violences.





Notre Observateur Sabit, originaire de la région, a fui son village quand les militaires sont arrivés. Il est actuellement au Bangladesh.