Des tentes sur le point de s’envoler à cause des rafales de vent, des portions de nourriture insuffisantes, des sanitaires insalubres : images à l’appui, notre Observateur bloqué pendant un mois dans le camp de rétention de Moria, sur l’île grecque de Lesbos, raconte son calvaire.

Le centre d’enregistrement (ou "hotspot") de Moria était, jusqu’à mars dernier, un centre ouvert géré par les services de droit d’asile grec, où les migrants étaient accueillis temporairement dans des préfabriqués et suivis par des médecins si besoin. Ils obtenaient ensuite un laissez-passer leur permettant de continuer leur route via le ferry reliant Lesbos à Athènes.

Mais depuis l’accord entre l’Union européenne et la Turquie, qui autorise notamment la Grèce à renvoyer les migrants arrivant sur son territoire en Turquie, Moria est devenu camp de rétention, une prison à ciel ouvert. La majorité des petites ONG s’est fait expulser et le camp est désormais géré par la police et l’armée. Les procédures de demande d’asile sont lentes, et ceux qui n’obtiennent pas de réponse positive sont renvoyés en Turquie. Avec les arrivages qui continuent quotidiennement, le camp est surpeuplé et est devenu ingérable. Selon les autorités grecques, plus de 6 000 migrants sont bloqués à Lesbos, alors même que l’île a une capacité d’accueil limitée à 3 500 personnes.

"On a dormi à même le sol, les uns à côté des autres"

Marc (pseudonyme), est originaire d’Afrique sub-saharienne [Moria abrite des migrants issus de 78 nationalités différentes et les ressortissants d'Afrique subsaharienne sont de plus en plus nombreux]. Il a contacté la rédaction des Observateurs de France 24 pour dénoncer les conditions de vie dans le camp de Moria. Peu après avoir livré son témoignage, il s’est caché dans un camion de marchandises qui embarquait dans le ferry pour Athènes et a rejoint le continent.

Je suis arrivé à Moria début octobre, avec deux amis. Nous avons d’abord été placés dans une grande tente qui sert de lieu d’accueil pour les nouveaux arrivants. Nous y avons passé trois nuits. On dormait à même le sol, les uns à côté des autres.


Le quatrième jour, on nous a dit d’aller à l’extérieur. Il y a des préfabriqués à Moria, mais ils sont réservés aux familles et aux souffrants. Nous n’avions pas de tente. Nous avions donc le choix entre dormir dehors — ici il y a plusieurs hommes qui dorment à la belle étoile — ou trouver une place dans une tente. Quelqu’un m’a laissé dormir une nuit dans sa tente.

Le lendemain, on m’a donné une petite tente et avec mes deux amis, nous avons cherché un endroit où l’installer. Mais il n’y a plus de place ici… On a trouvé un petit emplacement à côté d’un groupe de personnes, mais ils nous ont virés parce que nous n’avions pas la même nationalité. On a fini par trouver un autre emplacement.


La tente que Marc partageait avec deux amis à Moria. 

Nous étions trois dans une tente trop petite. La nuit, il faisait froid et nous n’avions pas assez de vêtements chauds. Et le vent souffle fort sur l’île : certaines tentes s’envolaient ou se cassaient. Quand une tente était trouée, pour éviter que l’eau n’entre, les associations encore habilitées à travailler ici nous donnaient des bâches. C’était du bricolage. Il n’y avait pas d’intimité et ça rendait les choses assez dangereuses : je me suis fait voler pas mal d’affaires.


"On meurt de froid, j’avais trop peur de passer l’hiver à Moria"

Quand il faisait trop froid, je ne me lavais pas : il n’y avait pas d’eau chaude… On nous distribuait de la nourriture trois fois par jour. Il fallait faire la queue pendant un long moment. Je suis habitué à la galère, mais là : c’était dégueulasse. Et je ne mangeais pas assez.

Selon Marc, les portions de nourriture étaient insuffisantes.

C’est un camp fermé : quand tu arrives, tu y restes bloqué pendant 25 jours. Puis, on te donne un papier te permettant de circuler sur l’île et seulement sur l’île. Dans le camp, certains étaient là depuis cinq mois. Ils attendaient qu’on traite leur demande d’asile en Grèce [faire cette demande est le seul moyen pour les réfugiés de ne pas se faire refouler vers la Turquie, NDLR].

Distribution de nourriture à Moria.

Pour rejoindre Athènes, le plus rapide, c’était donc de traverser illégalement, via les ferries. Ce que j'ai fait. C'était dangereux, mais dans ce camp, on meurt de froid ! J’avais trop peur d’y passer l’hiver.

Face à de telles conditions, les mouvements de protestation sont récurrents dans le camp de Moria. Le 24 octobre, des conteneurs abritant des employés du service d’asile ont été incendiés par des migrants. En septembre, 60 % du camp avaient déjà été incendiés volontairement.

Incendie du 24 octobre. 

Contactée à ce sujet, une coordinatrice du Haut commissariat aux réfugiés de l’ONU (UNHCR), Katerina Kitidi, a expliqué à France 24 :

Moria est géré par les autorités grecques. L’UNHCR est sur place avec des ONG partenaires. [Suite à ses désaccords avec la politique de rétention des migrants, Médecins sans frontières a suspendu ses activités sur l’île]. C’est l’un des trois sites [d’accueil pour les migrants], les plus surpeuplés de Grèce.

Concernant les infrastructures, grâce à notre partenaire, l’ONG Samaritan’s Purse, nous avons réhabilité les douches, réparé les robinets, remplacé les réservoirs d’eaux usées et achevé le nettoyage des fosses septiques. L’UNHCR a distribué, par l’intermédiaire de Samaritan’s Purse, 13 908 vêtements : des ponchos, des pantalons, des bonnets, des chaussettes, des gants, des vestes et des chaussures. Nous avons fourni des couvertures. Concernant les tentes, l’UNHCR a livré 14 grandes tentes, plus résistantes et pouvant héberger plus de monde. Mais à cause du manque de place, nous n’avons pas pu les installer.

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Article écrit en collaboration avec
Maëva Poulet

Maëva Poulet

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