Fournir des livres aux prisonniers afin qu’ils puissent apprendre et se distraire : c’est ce que propose notre Observatrice Lina Ben Mhenni, qui a lancé une campagne de collecte de livres au profit des prisons. Avec l’aide d’un groupe de bénévoles, elle a distribué depuis début novembre plus de 15 000 ouvrages dans les prisons du Grand Tunis.

Lina Ben Mhenni est blogueuse et militante des droits de l’Homme.

"Le livre, une arme efficace contre la radicalisation"

L’idée de ce projet m’est venue il y a quelques mois alors que je visitais la prison de Mornaguia [à une quinzaine de kilomètres au sud-ouest de Tunis] dans le cadre d’un projet de projection de films dans les prisons, initié par les responsables des Journées cinématographiques de Carthage.

Je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas une grande variété de livres dans la bibliothèque. J’ai alors proposé au directeur de ramener des livres de ma bibliothèque personnelle. Et comme il s’est montré très ouvert à cette idée, j’ai décidé avec des amis et des bénévoles de mener des actions de plus grande envergure.

Distribution de livres dans la prison de Mornaguia, en banlieue de Tunis. Photos de Lina Ben Mhenni.

Nous avons rapidement eu le feu vert de la Direction générale des prisons. Le directeur de la prison de Mornaguia m’a expliqué que le budget consacré aux livres est assez réduit alors que les prisons sont surpeuplées. Il varie entre 1 500 dinars (environ 600 euros) et 3 000 dinars (environ 1 200 euros) par prison et par an.

Un appel aux dons a été lancé sur Facebook en février 2016. L’annonce a été rapidement relayée par les médias, ce qui nous a donné une bonne visibilité. L’Organisation mondiale de lutte contre la torture (OMLT) a également accepté de nous aider, et mis ses locaux de Tunis à notre disposition afin qu’on puisse y collecter les livres. Des associations, des maisons d’édition mais aussi des particuliers nous ont donné des ouvrages.

Distribution de livres dans la prison de Manouba, dans la banlieue de Tunis. Photos transmises pas Lina Ben Mhenni.

Être présent dans toutes les prisons de Tunisie

Nous avons réussi à collecter 15 000 livres, que nous avons distribués dans plusieurs prisons du Grand Tunis. Il y a des magazines, des romans, des nouvelles, de la poésie. Nous avons aussi distribué des livres scientifiques sur demande de certains directeurs d’établissements, afin de permettre à des étudiants qui sont incarcérés de poursuivre leurs études. Certains nous ont même réclamé des ouvrages qui traitent de l’économie en anglais.

Des gens me disent que les prisonniers ne lisent pas. Je ne pense pas que cela soit vrai. Il y a quelques mois, un détenu de la prison de Mornaguia avait envoyé une lettre à sa mère dans laquelle il indiquait qu’il devait donner deux paquets de cigarettes aux gardiens pour obtenir un livre.

LIRE SUR LES OBSERVATEURS – Ce qu’on peut acheter, et pour combien, dans une prison tunisienne

Nous ne nous contenterons pas de cette action. Nous sommes en train de réfléchir à organiser des ateliers de lecture et peut-être même des compétitions d’écriture. Nous allons également continuer la collecte pour toucher toutes les prisons tunisiennes et pas seulement celles du Grand Tunis.

Le livre est un moyen de voyager, de s’ouvrir au monde, de s’évader. Et c’est aussi une arme efficace contre la radicalisation. Même en prison, la lecture et la culture restent un droit, au même titre que la santé. Mon père était un prisonnier politique dans les années 1970, et il m’a dit qu’il faisait souvent la grève de la faim avec ses camarades pour obtenir des livres [Sadok Ben Mhenni, un militant de gauche opposé à la politique du président Habib Bourguiba, avait été emprisonné entre 1974 et 1980, et torturé, NDLR]. Cela m’a beaucoup inspirée dans cette démarche.

Les prisons qui ont bénéficié de l’opération menée par notre Observatrice sont celles de Manouba, celle de Borj El Amri, la prison de la Mornaguia, de Morneg, le centre de rééducation des mineurs d’El Mourouj et le centre de rééducation des filles mineures d’El M’ghira.