Une femme brûlée, des voleurs battus à mort par des foules en colère, des voitures incendiées… Depuis deux semaines, les cas de justice populaire se sont multipliés à Madagascar. Selon notre Observateur, ce phénomène n’est pas nouveau et s’explique par l’insécurité et le manque de confiance de la population dans la justice. Faute de moyens, il semble difficilement soluble.

Plusieurs affaires de justice populaire ont été rapportées par les médias malgaches au cours des deux dernières semaines, dont celles ci-dessous. Les dates exactes de chaque évènement varient selon les sources : elles ne peuvent donc pas être établies avec certitude.

Une femme battue et brûlée

Fin octobre, une femme a été battue et brûlée à Mananjary, une commune située sur la côte est. Selon les médias locaux, les forces de l’ordre, chassées par la foule, n’auraient pas réussi à s’interposer. Cette femme était accusée d’avoir jeté de la viande de porc à l’intérieur d’un lieu sacré pour les Antambahoakas, une ethnie locale dont certaines règles ressemblent à celles de l’islam.

Photo circulant sur les réseaux sociaux, floutée par France 24.

Des "voleurs "battus par la foule

Toujours sur la côte est, mais un peu plus au Nord, près de Vatomandry, trois individus – qui étaient accusés d’avoir dérobé des ossements humains – ont également été battus par la foule. L’un d’eux est décédé.

Un scénario semblable s’est produit dans le nord de l’île, à Amboangibe : quatre individus – accusés cette fois d’avoir volé de l’argent et de la vanille à un commerçant – ont été battus à mort par la population. Là encore, les forces de l’ordre ne sont pas intervenues.

Une gendarmerie incendiée

Par ailleurs, une gendarmerie et des véhicules ont récemment été brûlés par la foule à Mampikony, dans le nord de l’île. Des habitants s’étaient rendus sur place, afin de lyncher des jumeaux suspectés de meurtre et qui avaient été arrêtés. Faute d’y être parvenus, ils s’étaient alors vengés en incendiant les lieux. Ces émeutes auraient fait un mort et quatre blessés.

Photos prises à Mampikony et partagées dans le groupe Facebook "MAMPIKONY PRESSE HEBDO".

Photo des dégâts après les émeutes à Mampikony, prise par Luciano Jahita.

"La justice populaire a toujours existé à Madagascar, mais elle a été plus médiatisée récemment"

Layandri est blogueur pour la plateforme Mondoblog de RFI et vit à dans la capitale malgache, Antananarivo.

Je ne pense pas que les cas de justice populaire ont particulièrement augmenté récemment, car ça a toujours existé à Madagascar, où la loi du talion s’applique régulièrement. Par exemple, lorsqu’un conducteur renverse une personne sur la route, il vaut mieux qu’il parte rapidement et qu’il se rende au commissariat le plus proche pour éviter de se faire lyncher.

Mais les cas de justice populaire ont été davantage médiatisés ces dernières années, avec les réseaux sociaux qui permettent aux gens de partager des images plus rapidement. Par ailleurs, plus récemment, à l’approche du Sommet de la francophonie [qui se tiendra du 22 au 27 novembre dans la capitale, NDLR], on dirait que les médias plutôt proches de l’opposition cherchent à en parler davantage, afin de montrer qu’il y a des problèmes dans le pays.

Il faut savoir qu’il existe un système particulier à Madagascar, appelé "Dina" : c’est le vestige d’un système juridique ancestral. Concrètement, il s’agit de règles appliquées au niveau local, décidées par des assemblées de villageois : celles-ci prévoient notamment des sanctions lorsque quelqu’un commet un délit. Mais celles-ci doivent être mesurées, en théorie : il peut s’agir d’amendes, mais en aucun cas de violences physiques. [Les "Dina" sont encadrées par la loi n°2001-004, NDLR.]

Mais le problème, c’est qu’il y a parfois des violences et des dérives, liées au fonctionnement de certains "Dina". Par exemple, il peut être établi qu’il soit possible de tuer un assassin. C’est pourquoi il faudrait davantage les contrôler.

"Quand ça dégénère, il y a rarement des suites"

Plus généralement, cette justice populaire s’explique par l’insécurité d’une part, en particulier dans les campagnes, où les forces de l’ordre sont en effectifs insuffisants. Trop souvent, elles arrivent trop tard quand on les appelle... [Dans le monde rural, ce sont notamment les dahalos – des voleurs de zébus – qui terrrorisent les populations, NDLR.] Quant aux villes, elles sont plus sûres, mais pas épargnées par la vindicte populaire pour autant.

D’autre part, les gens ne font pas confiance à la justice pour sanctionner les délinquants : même quand des suspects sont appréhendés, ils ne sont pas forcément condamnés, en raison de la corruption. Donc les gens agissent eux-mêmes.

Quand ça dégénère – si un voleur est tué par exemple – il y a parfois des enquêtes et des arrestations. Mais les suites sont rares, puisqu’on ne peut pas emprisonner 50 personnes d’un coup par exemple ! De plus, les médias n’assurent pas un suivi pour chaque dossier, donc tout est généralement oublié au bout de quelques mois.

Personnellement, je suis opposé à cette justice populaire, mais pour qu’elle cesse, il faudrait que l’État ait les moyens d’assurer la sécurité des habitants… Or, ce n’est pas le cas actuellement, donc ça va continuer.


À la suite de ces cas de justice populaire, le Premier ministre malgache, Olivier Mahafaly Solonandrasana, a assuré que les gens ayant "commis ce genre de violences [seraient] punis". Une promesse qui laisse sceptique notre Observateur. Tout en reconnaissant qu’il existe peut-être des défaillances au niveau de la justice et des forces de l’ordre, il n’a toutefois annoncé aucune mesure, afin de les renforcer. Par ailleurs, il a accusé l’opposition d’inciter "la population à la violence".



Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone