Être contraint de vivre sur une île déserte au milieu de l’océan Pacifique : voilà une perspective qui pourrait faire rêver. Mais, le quotidien des détenus du centre de rétention de l’île de Manus relève d’avantage du cauchemar. L’Australie y enferme les migrants interceptés en mer alors qu’ils essayaient de rejoindre son territoire. Condamnés à vivre depuis des années sur cette île de Papouasie Nouvelle-Guinée dans des conditions à peine soutenables, ils perdent l’espoir de pouvoir un jour repartir.

"Est-ce que vous connaissez la série télévisée Lost ? C’est exactement ce que j’ai l’impression de vivre : j’ai le sentiment que l’on est mort et coincés dans les limbes, ou peut-être même en enfer."

Depuis trois ans, Amir, originaire d’Iran, est pris au piège sur l’île de Manus. Ce petit confetti de terre paradisiaque perdu au milieu de l’océan Pacifique est rattaché à la Papouasie Nouvelle-Guinée. Depuis 2012, c’est là-bas que les hommes voyageant seuls et interceptés sur leur route vers l’Australie sont envoyés. Les hommes qui faisaient route avec femmes et enfants sont détenus ensemble à Nauru, petite république insulaire. Très soucieux de garder les candidats à l’asile aussi loin que possible de ses terres, l’Australie sous-traite en effet ses camps de rétention à des États du Pacifique. Les migrants échoués dans ces camps viennent notamment d’Iran, d’Afghanistan, mais aussi de Syrie ou de Somalie.

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À Manus, entre 850 et 900 hommes sont détenus dans un centre de rétention divisé en quatre camps. Âgé de 23 ans, Amir a quitté l’Iran à cause des persécutions qu’il dit y avoir subi en raison de sa conversion au christianisme. Depuis son arrivé à Manus en 2013, il endure des conditions de vie extrêmement dures.

"Je ne suis plus la personne que j’étais avant d’arriver ici, je ne sais plus si j’ai de l’espoir"

Notre camp est surpeuplé et dégoûtant, nous manquons vraiment d’hygiène. C’est très difficile de supporter la promiscuité : nous dormons dans des tentes de 30 personnes, sur des lits superposés. Nous avons essayé d’étendre des draps et des tissus entre les lits afin d’avoir un peu d’intimité. Le sol des tentes est fabriqué avec du bois qui fait bouger toute la tente dès que quelqu’un marche. Très souvent, le soleil tape et la température est insupportable sous les tentes.

Le dortoir où dort Amir est surpeuplé.

Trois fois par jour, nous devons faire la queue sous le soleil pendant plus d’une heure pour obtenir nos repas. Et la nourriture est vraiment immonde.

"On nous traite de 'nègres des sables'"

Contre une rémunération astronomique (l'ONG Refugee Action Coalition Sydney estime à 276 335 euros le coup annuel d'un migrant détenu sur l'île de Manus ou de Nauru), le gouvernement australien a obtenu de la Papouasie Nouvelle-Guinée qu’elle accepte le centre de rétention sur son territoire. Sa gestion, sa sécurité et le soutien médical sont sous-traités à des entreprises privées, lesquelles ont un comportement souvent irrespectueux et violent envers les détenus, assure Amir :

Les gardes sont soit originaires d’Australie ou de l’île, ils ne ratent jamais une occasion de nous insulter. On nous traite souvent de "nègres des sables".

Les relations avec les habitants de l’île sont extrêmement tendues. Si les migrants ont depuis quelques mois l’autorisation de sortir du camp pour se rendre à la ville la plus proche, située à 30 minutes en bus, les agressions sont fréquentes :

Il y a toujours l’un d’entre nous qui se fait agresser ou voler. Il y a un mois, des habitants ont essayé de me voler mon portable en face d’un poste de police ! Quand j’ai résisté, l’un d’eux m’a tapé dans le torse, je suis tombé et ma tête a cogné une pierre. Après il a essayé de me frapper avec une grosse pierre.

Migrant afghan blessé après s'être fait agresser par des habitants de Manus
Migrant somalien agressé sur l'île de Manus

Les habitants sont très pauvres à Manus. Nous avons des vêtements et des cigarettes qui nous sont donnés par le centre de rétention. Il y a beaucoup de frustration.

Un commerce de troc a fait son apparition sur l’île entre les migrants et les locaux :

Nous recevons trois paquets de cigarettes par semaine. J’ai donné 30 paquets de cigarettes à un habitant de l’île contre un téléphone portable. Je ne sais pas comment il l’a eu, sans doute l’a-t-il aussi obtenu d’un autre migrant avec qui il a échangé autre chose.

En février 2014, le centre de rétention a été attaqué par des locaux et des gardiens. Un migrant, Reza Barati, a trouvé la mort et 70 autres ont été blessés. Le Sénat australien avait alors reconnu la responsabilité du gouvernement australien tant pour sa mauvaise gestion des relations entre les habitants de l’île et les migrants, que pour la mort de l'homme.

La même année, le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU a rappelé à l’ordre le gouvernement australien, considérant que ce dernier avait violé les droits des migrants à ne pas subir de torture et de traitement cruel, inhumain et dégradant.



"J’ai déjà pensé à mettre fin à mes jours"

Ces conditions de vie sont si éprouvantes que la santé mentale des détenus se dégrade :

J’ai vu plein de gens se suicider : en se pendant, en coupant leurs veines, en avalant du shampoing ou de la lessive, en avalant des lames de rasoir, en s’immolant. Moi-même je ne suis plus la personne que j’étais avant d’arriver ici. J’ai déjà pensé plusieurs fois à mettre fin à mes jours. J’ai voulu venir en Australie pour avoir un futur, je voulais étudier le droit. Je ne sais plus si j’ai de l’espoir.

De même, la prise en charge médicale des migrants est largement insuffisante, comme nous l’explique Amir :

C’est très commun d’avoir des éruptions de boutons, des allergies et des champignons. Quasiment tout le monde en a. Certains sont blessés aux jambes et ont des béquilles depuis un an sans qu’ils n’aient jamais été opérés.
Beaucoup de détenus contractent aussi la malaria, ils sont traités à Manus. Seuls les plus malades sont transférés à Port Moresby, la capitale papouasienne, sur l’île principale du l’archipel.

Behrouz Boochani, un journaliste iranien détenu dans le camp depuis trois ans et très engagé contre le traitement infligés aux détenus de Namus rend public leurs problèmes de santé :



En 2014, Hamid Khazayi, un Iranien, est décédé d’une infection grave. Je le connaissais, il m’avait demandé d’appeler les gardes car il avait de la fièvre. Ils l’ont transporté à la clinique et après on ne l’a plus jamais revu. On a ensuite appris qu’il était décédé.


"Il n’y a simplement pas de vrai suivi de la santé"

Le docteur Barri Phatarfod est la présidente de Doctors4refugees. Cette ONG australienne aide les migrants des centres de rétention. Sans qu’elle ait eu l’autorisation de se rendre à Manus, elle arrive à communiquer par téléphone et Internet avec eux. Elle fait ensuite pression sur le département de l’immigration pour que les détenus malades ne soient pas laissés sans soins. Mais elle affirme que leur prise en charge médicale est largement insuffisante :

Hamid Khazayi est décédé à cause de la lenteur du département de l’immigration australien. En effet, il devait lui donner un visa pour qu’il ait l’autorisation de quitter Manus, mais cela a pris trop de temps. Quand il est arrivé à Port Moresby, il était déjà inconscient. Il est décédé peu de temps après son transfert en Australie.

À Manus, les traitements médicaux prodigués aux migrants sont largement inférieurs aux standards australiens. Nous connaissons des patients qui ont besoin d’être opérés depuis plus d’un an mais qui n’ont toujours pas eu d’autorisation de la part du département de l’immigration. Il n’y a simplement pas de vrai suivi de la santé ou d’accès à des spécialistes et le traitement de certaines pathologies est minimal.

Nous avons saisi la Haute Cour [plus haute juridiction australienne] car l'Australian Border Force Act prévoit de punir d'une peine d'emprisonnement de deux ans tout personnel médical témoignant publiquement sur ce qu'il fait et voit dans les centres de rétentions. Depuis le 30 septembre, le personnel médical est exempt de cette loi, mais la bataille continue car les travailleurs sociaux, le personnel de sécurité ou toute personne nous communiquant des informations sur la santé des détenus y sont toujours assujetis.

Amir voit, lui, sa vie se consumer jour après jour sur l’île de Manus, sans réel espoir d’en partir. Depuis son arrivée, il n’a jamais pu demander l’asile dans un autre pays que la Papouasie Nouvelle-Guinée, où on lui a donné sans son accord le statut de réfugié. Il ne peut donc plus quitter le pays. Fin octobre, le Premier ministre australien Malcom Turnball a annoncé l'intention d'interdire à vie à tout migrant détenu dans les centres de Manus et Nauru depuis le 19 juillet 2013 le droit de pouvoir se rendre un jour en Australie.


Article écrit en collaboration avec
Marie Kostrz

Marie Kostrz , Journaliste francophone et arabophone