Depuis plusieurs mois, un groupe d’extrême-droite bulgare opère à la frontière avec la Turquie, afin de "chasser" les migrants illégaux. Très active sur les réseaux sociaux, cette milice poste régulièrement des images de ses patrouilles et des migrants qu’elle a capturés. Des activités illégales selon notre Observateur, mais tolérées par les autorités.


Dans cette vidéo diffusée le 22 octobre, on remarque que la milice a recours à des codes militaires et utilise un registre d’extrême-droite. On voit des hommes en treillis militaire – certains cagoulés et armés de machette – marcher dans les champs et la forêt, avant de ramper sur le sol et de s’exercer au tir. Les migrants sont accusés d’être des envahisseurs, des casseurs et des violeurs par la milice, qui appelle les internautes à "rejoindre [son] armée de bénévoles".

Vidéo diffusée sur la
page Facebook de l’Union militaire "Vasil Levski" - Mouvement national bulgare "Shipka".

Dans cette autre vidéo, postée le 4 septembre, des migrants marchant en file indienne sont encadrés par des miliciens armés. Ils sont amenés dans une clairière, où se trouvent déjà d’autres migrants assis par terre. La vidéo ne permet pas de savoir ce qu’ils sont devenus ensuite.

Vidéo diffusée sur la
page Facebook de l’Union militaire "Vasil Levski" - Mouvement national bulgare "Shipka".

D’autres vidéos semblables sont postées chaque semaine par la milice. Celle-ci est composée de deux groupes – l’Union militaire "Vasil Levski" et le Mouvement national bulgare "Shipka" – qui partagent le même site Internet, outre leur page Facebook commune.

Contacté par France 24, Vladimir Rusev, le commandant en chef de l’Union militaire "Vasil Levski", indique :

Ces groupes ont été créés en 2014. Le premier rassemble des vétérans de l’armée et de la police, et le second regroupe des scientifiques, des universitaires ou encore de simples travailleurs. En tout, ce sont 40 000 volontaires qui agissent ensemble [France 24 n’a pas pu vérifier ce chiffre de manière indépendante, NDLR], notamment pour défendre la souveraineté, l’indépendance et la sécurité nationale de notre pays.


"Ils font ça avant tout pour voler les migrants, car certains ont beaucoup d’argent sur eux "

Svetoslav Traykov vit à Varna, une ville dans l’est du pays où se trouve le QG de cette milice. Il a travaillé pendant trois ans pour l’administration régionale de la ville, où il était responsable de l’intégration des minorités.

En début d’année, un petit malfrat, Dinko Valev, a posté une vidéo montrant une trentaine de personnes allongées sur le sol, après avoir été capturées près de la frontière turque. Cette vidéo est devenue virale, ce qui a incité d’autres personnes à capturer des migrants à leur tour, puis à s’en vanter sur les réseaux sociaux. C’est comme ça que la "chasse aux migrants" s’est développée. [L’Union militaire "Vasil Levski" - Mouvement national bulgare "Shipka" est néanmoins le principal groupe de ce type, NDLR.]

"Les miliciens renvoient les migrants en Turquie : c’est illégal"

Les miliciens patrouillent le long de la frontière et renvoient les migrants vers la Turquie, quand ils en attrapent. C’est illégal, puisque tous les étrangers arrivant dans l’Union Européenne – légalement ou illégalement – ont le droit de déposer une demande d’asile, en application de la Convention de Genève et de l’article 27 de notre Constitution. Par ailleurs, les miliciens ne les traitent pas franchement de manière respectueuse...

Officiellement, ils arrêtent les migrants pour "protéger les Bulgares", mais des amis travaillant pour la police des frontières m’ont raconté qu’ils faisaient cela avant tout pour les voler, puisque certains migrants ont beaucoup d’argent sur eux.

Notre Observateur n’est pas le seul à dénoncer les activités de l’Union militaire "Vasil Levski" - Mouvement national bulgare "Shipka". En juin dernier, une ONG – le Comité d’Helsinki bulgare – a demandé au Parquet de les interdire, estimant qu’elles étaient anticonstitutionnelles et dangereuses.

Mais Vladimir Rusev rejette ces accusations :

Quand nous trouvons des migrants, nous leur disons qu’ils ont commis un crime en traversant la frontière illégalement. Nous leur demandons de retourner en Turquie pour éviter les poursuites judiciaires, puis de se présenter aux postes-frontières officiels. Nous emmenons ceux qui refusent de s’exécuter à la police des frontières, mais c’est tout.


Vladimir Rusev assure qu’ils se contentent de défendre leurs compatriotes contre la "menace immense" que constituent, selon eux, les migrants illégaux :

La plupart sont des combattants du groupe État islamique et des islamistes, à l’exception des Syriens. […] Violences, vols, meurtres, viols et terrorisme : c’est tout ce qu’ils vont nous amener. Leur objectif est de détruire notre système social.


"La route des Balkans est fermée, repartez !" : le message des miliciens aux migrants. Photo postée sur le site Internet de de l’Union militaire "Vasil Levski" - Mouvement national bulgare "Shipka".

"Le gouvernement ne condamne pas vraiment les actions de ces milices"

Svetoslav Traykov poursuit :

Le problème, c’est que le gouvernement n’a jamais vraiment condamné les actions de ces milices. [Il les a même encouragées à diverses reprises, NDLR.]

De plus, elles sont soutenues par certains partis nationalistes. Le quartier général de l’Union militaire "Vasil Levski" - Mouvement national bulgare "Shipka" se trouve ainsi dans les locaux du parti VMRO - Mouvement national bulgare.

Par ailleurs, des médias bulgares ont parlé de certains miliciens en disant qu’ils étaient des "héros".

Malheureusement, toute cette propagande nationaliste influence fortement la population.


Le gouvernement n’a haussé le ton qu’une seule fois, en avril dernier, après la diffusion d’une vidéo d’une milice montrant trois migrants couchés sur le ventre, les mains attachées. Il avait alors appelé les citoyens à ne pas faire justice eux-mêmes, ce qui n’a pas empêché pour autant les miliciens de continuer leurs activités.

Ces derniers mois, les autorités ont construit une clôture en barbelés le long de la frontière turque et envoyé de nombreux gardes-frontière et militaires sur place. Eux aussi refouleraient régulièrement les migrants en Turquie sans leur laisser la possibilité de demander l’asile, selon Amnesty International.
Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone