Chassées de leur territoire historique par les entreprises qui déciment leurs forêts, 35 familles Penan, un peuple autochtone, avaient dû fuir à Miri, dans le nord de l’île de Bornéo en Malaisie, totalement démunies. Mais avec l’aide d’expatriés occidentaux, les femmes de la communauté se sont lancées dans le tissage de paniers inspirés des motifs traditionnels de leur peuple. Avec un succès aussi inattendu que rapide.

Dans le Sarawak, la partie malaisienne de l’île de Bornéo, la déforestation bat son plein, orchestrée notamment par trois entreprises malaisiennes, Samling, Interhill et Shin Yang. Le taux de destruction de la forêt y serait un des plus élevés au monde, selon l’ONG Survival International.

L’abattement des arbres fait fuir le gibier, provoque l’envasement de rivières à l’origine de la mort des poissons, privant de ressources les Penan, un peuple de chasseurs-cueilleurs. À la place de la forêt, les entreprises plantent notamment des palmiers à huile, pour produire des cosmétiques, du carburant, dont l’impact sur la santé fait débat.

Depuis le début des années 1980, des Penan ont voulu résister à l’exploitation de leur territoire, tentant notamment de bloquer des projets de barrages. Sans trop de succès. Beaucoup d’entre eux sont contraints de quitter leur terre et se retrouvent rejetés en périphérie des grandes villes, comme Miri.

C’est le cas des 35 familles rencontrées par notre Observatrice. Elles étaient logées dans des conditions déplorables en bordure d’un golf : les hommes travaillaient à la maintenance du terrain pour un revenu de misère, les femmes étaient sans emploi ni ressource. Une joueuse de ce golf a alerté notre Observatrice qui a décidé, associée avec une Malaisienne qui avait déjà mené une expérience similaire au Brunei voisin, d’initier les femmes Penan au tissage de panier afin de les sortir de la misère.


Une des femmes Penna en train de tisser un panier. Vidéo transmise par notre Observatrice.

"Ce ne sont pas que des paniers, mais un moyen de sensibiliser à la situation des Penan"

Isabelle Stevens est enseignante, elle a travaillé à l’école de la compagnie Shell puis à l'école internationale de Miri. Elle a co-initié le projet d’aide aux Penan.

À notre première rencontre avec les femmes Penan, en octobre 2014, il y avait beaucoup de méfiance, seules dix femmes sont venues. Nous avons expliqué qu’on amenait tout : une personne pour leur apprendre à tisser, le matériel. Seules quatre femmes ont accepté de tenter l’expérience. Mais très vite, elles sont été plus nombreuses et les 35 femmes se sont investies.

La plupart des femmes ont appris avec le professeur. Certaines savaient déjà tisser, selon des méthodes héritées de leur mère et grand-mère. Elles avaient appris avec des lianes et du bambou. Malheureusement ce n’est plus possible de faire ainsi aujourd’hui… à cause de la déforestation. Les paniers sont donc en plastique. Pour certains modèles, un peu plus chers, on ajoute du rotin sur le rebord. Mais il faut marcher des jours dans la forêt pour encore en trouver…


Les fils plastiques, matière première des paniers. Toutes les photos sont publiées sur la page Facebook Penan Bags Europe


Les femmes Penan en train de tisser.

10 000 paniers vendus en deux ans

Les premiers paniers n’étaient pas franchement réussis mais assez vite, les femmes se sont améliorées. Les motifs sont inspirés de la culture Penan. J’ai commencé à les distribuer à mes amis expatriés à Miri, notamment ceux qui m’avaient aidée à financer le projet. Les locaux, notamment les Malaisiens aux origines chinoises, voyant des Occidentaux se balader avec ces paniers… ont voulu avoir les mêmes ! Très vite, les commandes ont sensiblement augmenté. Certains de ces expatriés sont rentrés dans leur pays et nous recevons des commandes de partout, des États-Unis et du Royaume-Uni notamment. En tout depuis deux ans, nous avons vendu 10 000 paniers, entre 10 et 20 euros l’unité selon les modèles.



Exemples de modèles de paniers.

Nous veillons à garder une marge entre le prix de vente et ce que nous leur donnons, afin d’aider la communauté : nous avons ainsi pu aider à rénover des maisons, acheter des matelas, des filtres à eau. Aujourd’hui, toutes les familles ont une machine à laver, certaines une télé. Toutes sont en mesure de s’acheter de la viande notamment. Notre priorité reste l’éducation des enfants : nous avons payé un enseignant pour les plus jeunes, et scolarisé les autres dans une école gouvernementale de Miri. Ces enfants sont mon grand espoir : sur les 44 scolarisés à Miri, 34 ont de très bons résultats. Leur génération pourra profiter des retombées de ce projet.

Notre Observatrice amenant des biens électroménagers aux Penan, achetés grâce aux ventes de panier.

"Ces femmes gagnent désormais bien plus que leur mari"

Ces femmes gagnent désormais bien plus que leur mari, ce qui a changé leur place dans la famille et dans le village. Elles sont mieux respectées, certaines ont gagné une vraie reconnaissance de leur époux, certains les aident même à préparer les paniers.
Notre but, c’est d’assurer l’autosuffisance du village. Ce n’est pas encore atteint et ça sera difficile, ces familles sont extrêmement pauvres, on part donc de très loin. Comme le projet commençait à dégager pas mal d’argent, nous avons créé une fondation, pour rendre la gestion plus simple et être transparents. Je suis en train de chercher à en créer une également aux Pays-Bas afin de faciliter l’acheminement des paniers pour pouvoir les distribuer en Europe."

Vous voulez aider Isabelle et les Penan ? Vous pouvez vous rendre sur la page Facebook
Penan Bags Europe.  Ou alors n’hésitez pas à nous écrire à obsengages@france24.com et nous vous mettrons en relation avec lui !


Article écrit en collaboration avec
Corentin Bainier

Corentin Bainier , Journalist