Plusieurs dizaines de personnes ont été blessées dans des affrontements avec les forces de l’ordre lors d’une marche féministe dimanche soir à Rosario, la troisième ville d’Argentine. Cette répression a eu lieu après qu’un groupe de femmes s’est échappé du cortège principal pour manifester devant la cathédrale. Selon notre Observatrice, elles voulaient dénoncer les blocages de l’Église catholique sur ledroit à l’avortement.

Le défilé, dimanche 9 octobre, clôturait les 31e Rencontres des femmes, un événement annuel national au cours duquel des femmes débattent, sur la base du volontariat, des avancées et des manques en matière de droits des femmes dans le pays. La question des féminicides – le meurtre d’une femme en raison de son sexe -, mais aussi celle de l’égalité au travail et du droit à l’avortement étaient notamment à l’ordre du jour.

Selon la presse locale et les organisateurs, cette édition a été marquée par une mobilisation historique : près de 70 000 femmes ont participé à la marche finale.

Mais celle-ci s’est terminée dans la confusion quand un groupe de femmes a décidé de manifester directement devant la cathédrale, avec plusieurs slogans chocs dont "Église, ordure, tu es la dictature", en partie pour dénoncer le poids de cette institution dans la société, qui entrave selon elles le droit à l’avortement.


Les forces de l’ordre sont rapidement intervenues et ont procédé à une brutale répression de la manifestation, faisant plusieurs dizaines de blessés. Un journaliste de l’agence de presse étatique Télam a également été hospitalisé après avoir reçu des balles en caoutchouc dans la tête. Sur les réseaux sociaux, de nombreux internautes ont documenté ces violences.



"Comme si la question des droits des femmes était gênante, les forces de l’ordre trouvent toujours un moyen de réprimer ces mobilisations"

Notre Observatrice Evangelina Codoni fait partie du comité d’organisation de l’événement. Elle regrette ces incidents qui ont rendu inaudibles les revendications liées à l’égalité et aux féminicides.

La marche a commencé de façon très pacifique. Nous étions très unies. Mais un petit groupe de femmes a décidé de ne pas suivre le cortège officiel. Elles jugent que l’interdiction de l’avortement en Argentine est un autre type de féminicide étant donné que c’est ici l’une de premières causes de mortalité maternelle [c’est-à-dire liée à la grossesse ou l’accouchement ; en Argentine, sur environ 500 000 avortements illégaux annuels, 80 000 se terminent par une hospitalisation de la mère et 100 femmes y perdent la vie, NDLR]. C’est l’une des raisons de leur contre-manifestation devant la cathédrale.

Les policiers qui étaient censés protéger le cortège se sont alors mis à répondre avec une violence selon moi complètement exagérée, lançant des bombes lacrymogènes et des balles en caoutchouc. Ils ont mis en danger la vie de certaines femmes, alors que nous leur avions demandé de ne pas intervenir. Il n’y avait aucune raison d’être aussi violent : la majorité des femmes étaient restées pacifiques.

Mais selon elle, cet incident est aussi révélateur des crispations autour des droits des femmes en Argentine.

La question du droit à l’avortement ne fait pas l’unanimité, y compris au sein des manifestantes. Beaucoup étaient pour, mais certaines jugent que c’est de la faute de l’Église si aucune loi ne l’autorise… D’autres jugent que c’est simplement la faute de l’État, qu’il ne faut pas s’en prendre à l’institution catholique.

Au-delà de cet incident, il faut savoir qu’il y a déjà eu de fortes répressions lors de ces marches. Comme si la question des droits des femmes était en fait un peu gênante : j’ai l’impression que de toute façon, quoiqu’il arrive, les forces de l’ordre trouvent toujours un prétexte pour réprimer ce type de mobilisation et occulter le message principal.

Le ministre de la Sécurité de Santa Fé, Maximiliano Pullaro, a confirmé l’attaque de la cathédrale par un groupe "isolé" et "organisé" et a justifié l’intervention des forces de l’ordre.


En juin dernier, de nombreuses mobilisations historiques avaient déjà eu lieu en Argentine pour dénoncer les violences envers les femmes après une série de crimes qui ont choqué le pays, notamment celui de Chiara Paez, une adolescente de 14 ans tuée puis enterrée dans le jardin de la maison familiale de son ex-petit ami de 16 ans.

En Argentine, une femme est tuée par son compagnon, ou ex-compagnon, toutes les 31 heures selon l’ONG Casa del encuentro ("Maison de la rencontre"). En 2015, 286 féminicides ont été commis, soit une hausse de 3,24 % par rapport à 2014.