Le traditionnel festival annuel de l’ethnie oromo, Ireecha, a pris un tour violent dimanche, dans la ville de Bishoftu. Au moins une cinquantaine de personnes ont trouvé la mort dans une bousculade géante déclenchée par les tirs des forces de l’ordre éthiopiennes. Un nouveau drame qui ravive les tensions dans la région Oromia, où la contestation anti-gouvernementale dure depuis plus d’un an.

Pour l'heure, impossible de savoir combien de personnes ont trouvé la mort dimanche 2 octobre à Bishoftu, une ville située au sud de la capitale Addis-Abeba, dans la région Oromia. Le gouvernement régional évoque 52 morts. L’opposition parle plutôt d’une centaine de personnes.

Plusieurs dizaines de milliers de personnes s’étaient rassemblées autour du lac Harsadi, pour assister à la cérémonie de l’Ireecha, une fête traditionnelle qui marque la fin de la saison des pluies pour les Oromos, la principale ethnie d’Éthiopie.

Mais les festivités ont été rattrapées par les tensions qui subsistent entre les Oromos et le gouvernement central. Depuis novembre 2015, la région vit au rythme des manifestations durement réprimées et des arrestations arbitraires. En cause : un plan d’urbanisme décidé par le gouvernement central qui menace d’empiéter sur les terres appartenant à la communauté oromo.

Notre Observateur Assif (pseudonyme) a assisté au festival. L’équipe des Observateurs de France 24 conserve son anonymat pour des raisons de sécurité. Selon lui, la situation a dégénéré quand plusieurs participants ont commencé à croiser leurs bras au-dessus de leur tête, un geste devenu le symbole de la contestation des Oromos, notamment médiatisé en août par l’athlète Feyisa Lilesa lorsqu’il a franchi la ligne d’arrivée du marathon aux JO de Rio.

"L’armée a bloqué toutes les sorties et a tiré sur la foule"

Je me suis rendu à Bishoftu dimanche pour célébrer l’Ireecha, comme je le fais chaque année depuis dix ans. Mais ce que j’ai vu hier était inhabituel. Depuis tôt le matin, des hélicoptères de guerre survolaient la foule, l’atmosphère était pesante. De nombreux véhicules blindés de l’armée étaient présents dans la ville.

Les festivités ont commencé, mais la foule a protesté : sur la scène étaient présents des dirigeants oromo affiliés au gouvernement, comme s’il venait se greffer à la cérémonie pour faire de la propagande pro-gouvernementale. Cela a été mal perçu. La foule les a pris à partie en criant "liberté, liberté, et fin au régime du FLPT". [Le FLPT, Front de libération des peuples du Tigré, une organisation politique dominée par les Tigréens, une minorité ethnique, 6 % de la population. Le FLPT est le principal partenaire du Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens, la coalition au pouvoir, NDLR].


"J’ai dû m’accrocher à des racines pour sortir et respirer"

Plusieurs participants ont croisé leurs mains au-dessus de la tête [selon d’autres témoignages, la foule a lancé des objets – bouteilles d’eau et pierres – sur les forces de l’ordre, NDLR].

À ce moment-là, la fête a dégénéré. L’armée a bloqué toutes les sorties avec ses véhicules et a tiré sur la foule [notre Observateur n’est pas parvenu à déterminer s’il s’agissait de balles réelles ou en caoutchouc, NDLR]. Comme toutes les sorties étaient bloquées, la seule solution était de se pousser les uns contre les autres pour s’en aller. Sauf qu’il y avait un fossé, personne ne le savait. Nous sommes plusieurs à être tombés dedans. La police lançait du gaz lacrymogène, il y en avait dans le fossé : on étouffait. Je me suis retrouvé bloqué, j’ai dû m’accrocher à des racines pour sortir et respirer. J’entendais des personnes qui suffoquaient et demandaient de l’aide, mais personne ne pouvait les sauver. Beaucoup sont morts.

Sur les réseaux sociaux, de nombreuses vidéos permettent de confirmer le témoignage de notre Observateur. On y voit des gens tenter de sortir d’un profond fossé.



D’autres vidéos permettent d’entendre les coups de feu des forces de l’ordre.


De nouvelles manifestations

Cet événement, rapidement qualifié de "massacre" par les activistes oromos qui pointent du doigt le gouvernement, a attisé de nouvelles tensions comme nous l’explique notre Observateur :

De nouvelles manifestations ont été organisées dans plusieurs villes de la région [sur les réseaux sociaux, les activistes ont appelé à "cinq jours de colère" dans la région, NDLR]. La situation est très tendue.

Un autre Observateur contacté à ce sujet a confié que la peur régnait désormais à Bishoftu où les commerces et les écoles ont fermé.Trois jours de deuil national ont été décrétés.

De son côté, le gouvernement refuse d’être tenu pour responsable de cette bousculade. Selon le Premier ministre, Hailemariam Desalegn, cité par la BBC, il s’agit d’un chaos "pré-planifié", il a également nié le fait que les forces de l’ordre aient ouvert le feu.

Les autorités n’en seraient pourtant pas à leur première bavure. Depuis novembre 2015, Human Rights Watch estime que 400 personnes ont été tuées et des dizaines de milliers arrêtées par les autorités éthiopiennes dans le cadre de la répression du mouvement des Oromos.

Lire également sur Les Observateurs : Les Oromos d’Éthiopie se rebellent contre Addis-Abeba

Article écrit en collaboration avec
Maëva Poulet

Maëva Poulet