L’île de Bornéo, dans le Sud-Est asiatique, est un paradis de la biodiversité : sa forêt tropicale est aussi riche que l’Amazonie. Depuis plusieurs années, cette richesse a attiré de nombreuses compagnies d’exploitations d’huile de palme, de minerais et de bois. Selon une récente étude, l’île a perdu 30 % de ses forêts depuis 1973. Munis de drones, plusieurs citoyens de l’île se chargent désormais eux-mêmes de surveiller leur environnement pour lutter contre ce fléau.

Troisième île la plus étendue du monde avec une superficie de 736 000 km², Bornéo est administrée par trois pays: l’Indonésie, la Malaisie et le sultanat de Brunei. La plus grosse perte de forêt se trouve du côté indonésien, le Kalimantan. Cette partie a perdu 123 941 km² de forêt entre 1973 et 2010.

Conscients de l’urgence à agir avant que ne disparaisse totalement ce milieu naturel privilégié, des habitants du Kalimantan se mobilisent pour surveiller les abus des grandes compagnies qui exploitent la forêt.

Plusieurs militants, appuyés par des chercheurs de l’Institut Swandiri, une association locale de protection de l’environnement, ont mis au point un système pour défendre leur lieu de vie. Grâce à des drones qu’ils fabriquent eux-mêmes, ils réalisent des photographies aériennes de la forêt. Les données récupérées permettent ensuite de créer des cartes et de visualiser l’évolution des espaces forestiers.

Images de drones au-dessus de la forêt de Bornéo envoyées par nos Observateurs :



"Chaque communauté locale participe au projet de surveillance"

Irendra Radjawali est un chercheur de 41 ans et il vit à Bornéo. Il a été l’initiateur de ce projet.

Je suis originaire de cette île, mais j’ai fait un doctorat en Allemagne où je m’intéressais aux politiques environnementales. Depuis des années, la déforestation massive de l’île s’opère dans le silence et le problème est peu médiatisé. Il y a de nombreux conflits entre des communautés locales et des entreprises à cause de cet accaparement des terres, mais c’est difficile à prouver et souvent, les autorités ferment les yeux.

Dans l'atelier de construction de drones. Photo envoyée par Arif Munandar, chercheur de l’Institut Swandiri.

"J’ai appris à fabriquer un drone sur YouTube"

En 2013, quand je suis revenu sur l’île, je voulais aider les communautés locales à surveiller leur forêt. J’ai alors cherché des cartes de la zone, je n’en ai pas trouvé ! J’ai essayé de travailler avec des photos satellites, mais la qualité est mauvaise : on distingue mal les différentes concessions, et prendre des photos depuis un avion, c'est trop cher. Mes amis en Allemagne m’ont alors parlé des drones. Mais sur l’île, pour se procurer un drone avec les fonctions : auto-pilote, GPS et photographie, il fallait compter plus de mille euros. Alors je suis allé sur YouTube, et j’ai appris, grâce à des tutoriels, à fabriquer un drone moi-même ! Nous faisons un peu de récupération, nous importons quelques pièces et pour les appareils photos que nous y intégrons, nous les achetons d'occasion sur Internet. Le coût total est d'environ 500 euros.



"Nous pouvons voir si des compagnies exploitent des terres en dehors de leur périmètre"

Au début, nous étions une dizaine de militants à travailler sur le projet, puis nous sommes allés à la rencontre des communautés indigènes. Nous leur avons demandé si elles étaient en conflit avec des entreprises – la réponse était souvent positive  –, puis nous avons délimité les zones à surveiller et mis en place des ateliers pour que les habitants puissent construire leurs propres drones et sachent comment utiliser les données récoltées. Maintenant, chaque communauté locale participe au projet de surveillance : le projet est totalement participatif et transparent.

Retrouvez la carte interactive mise en ligne par les citoyens de l'île en cliquant ici.

Il y a aujourd’hui une centaine de drones sur l’île qui survolent la zone et prennent des films et des photos quotidiennement. La qualité est bonne et nous permet de bien comprendre ce qu’il se passe dans la forêt. Nous assemblons ensuite les photos pour faire des cartes. Je me suis procuré la liste des compagnies qui travaillent dans la forêt et les informations sur leur concession. Nous pouvons maintenant surveiller que celles-ci n’exploitent pas des terres qui sont en dehors de leur périmètre.

"C’est la première fois en Indonésie que des images de drones sont utilisées dans un cadre judiciaire"

Si c'est le cas, les preuves sont envoyées au gouvernement qui peut prendre des mesures. En 2014, nous avons par exemple prouvé qu’une entreprise minière exploitait la forêt en dehors de sa zone : elle a perdu son permis. C'était la première fois en Indonésie que des images de drones étaient utilisées dans un cadre judiciaire.

Au total, près d'une centaine de drones sont mis à la disposition des habitants sur l'île. Photo envoyée par Arif Munandar, chercheur de l’Institut Swandiri.

Pour mettre à bien ce projet, j’ai d’abord investi avec mon argent personnel. Maintenant, nous sommes soutenus par plusieurs ONG à travers le monde dont notamment PWYP et Samdhana, ce qui nous permet de collecter environ 15 000 euros par an.

Vous souhaitez aider ce projet à Bornéo ou entrer en contact avec nos Observateurs ?

Envoyez-nous un mail à obsengages@france24.com

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Article écrit en collaboration avec
Maëva Poulet

Maëva Poulet