Se rendre chez les gens ou dans les entreprises, pour y fabriquer des pizzas : c’est le travail de "Los Perejiles" ("Les Persils"), une entreprise lancée il y a deux mois à Buenos Aires. Son originalité ? Les pizzaïolos sont des jeunes atteints de trisomie 21, épaulés par quelques personnes qui les aident à gagner en autonomie.

Mateo Kawaguchi, Leandro López Padros, Franco Noseda et Mauricio Roldan, respectivement âgés de 22 ans, 24 ans, 19 ans et 21 ans, ont organisé leur première "pizza-party" le 9 juillet dernier. Ce jour-là, ils ont préparé à manger pour 50 personnes qui célébraient un anniversaire. Depuis cette date, ils ont organisé plus de 30 évènements similaires, dans le centre de Buenos Aires et à San Isidro, une commune située en banlieue de la capitale argentine.

Tous sont atteints de trisomie 21 (ou syndrome de Down). Cette maladie génétique est due à une anomalie chromosomique, causant notamment une déficience intellectuelle plus ou moins importante chez les individus concernés.


Lors de leur première pizza-party, les "Perejiles" ont préparé à manger pour 50 convives.


Cette vidéo a été diffusée en direct sur la page Facebook "Los Perejiles Eventos" lors d’une pizza-party début septembre.


"Les personnes atteintes de trisomie 21 ont généralement beaucoup de mal à trouver un travail stable et qui leur plaît"

Kevin Degirmenci est professeur d’éducation physique et membre de "Taller Sumando", une association proposant des activités récréatives aux jeunes atteints de trisomie 21, à l’origine du projet "Los Perejiles".

Ces quatre jeunes se connaissent depuis le collège. Mais nous avons commencé à les suivre tout particulièrement depuis l’an dernier avec l’association "Taller Sumando", pour développer leur autonomie : nous souhaitions qu’ils soient capables de prendre le bus, de réaliser diverses tâches domestiques – comme la cuisine – mais aussi de s’insérer dans le monde professionnel, ce qui est le plus compliqué.

En effet, les personnes atteintes de trisomie 21 fréquentent des écoles spéciales, mais une fois leur formation terminée, elles ont généralement beaucoup de difficultés à trouver un travail stable, digne et qui leur plaît – et pas uniquement un stage. C’est pourquoi nous les avons aidés à lancer une entreprise.


Environ 75 % des personnes en situation de handicap, physique ou intellectuel, n’ont pas d’emploi en Argentine.

Selon la loi, elles sont censées représenter au moins 4 % des personnes employées par l’État, les organismes publics, les entreprises étatiques et la municipalité de Buenos Aires. "Mais cette règle n'est pas franchement respectée", assure Leandro López, le principal coordinateur du projet.

Il n'existe en revanche aucune loi de ce type concernant les entreprises privées. Mais celles-ci bénéficient d’avantages fiscaux lorsqu'elles embauchent des personnes handicapées.


Les "Perejiles" cuisinent chez les gens ou encore dans les entreprises.

"C’est une véritable entreprise, évoluant dans un environnement compétitif"

Kevin Degirmenci poursuit :

C’est Leandro López qui a eu l’idée du nom "Los Perejiles". En espagnol, ce terme peut être utilisé pour insulter ou pour se moquer de quelqu’un. On a voulu que ce nom soit en décalage avec leurs activités qui sont, au contraire, tout à fait sérieuses.

Pour l’instant, l’entreprise n’a pas de local, donc les jeunes préparent de la pâte à pizza chaque mercredi chez Leandro López. Ensuite, lorsqu’une pizza-party est prévue quelque part – chez un particulier ou dans une entreprise – ils se rendent sur place une heure avant pour préparer les ingrédients et commencer à cuisiner.

Ils préparent principalement des pizzas, mais aussi des empanadas [des chaussons généralement fourrés avec de la viande, du jambon ou encore du fromage, NDLR], des bruschettas [des tartines italiennes, NDLR] et des focaccias aux oignons [un pain italien similaire à la pizza, NDLR]. Pendant que certains s’occupent de la cuisine, les autres font le service. Mais les rôles tournent toujours.


Les jeunes cuisinent et servent les clients à tour de rôle.


Ils ont déjà cuisiné pour des événements très différents : anniversaires, communions… Récemment, ils ont également offert 100 pizzas à des personnes sans domicile fixe dans le cadre d’une campagne appelée "Frío Cero" ["Zéro froid", NDLR].


Participation à la campagne "Frío Cero" sur la célèbre place de Mai, à Buenos Aires


Les jeunes touchent un salaire qui dépend de l’argent gagné lors de chaque pizza-party, sachant qu'en moyenne, une soirée coûte environ 100 pesos argentins par personne [environ 6 euros, NDLR].

"Quatre nouveaux jeunes ont été embauchés en août"

Pour l’instant, ça marche vraiment bien. Nous avons donc embauché quatre nouveaux jeunes trisomiques en août, âgés de 22 ans, 24 ans et 33 ans. Ils sont donc huit désormais. Parmi eux, seul Pablo avait véritablement travaillé auparavant, notamment dans la restauration. Par ailleurs, nous sommes sept à les aider dans ce projet, concernant les aspects administratifs ou le design de la page Facebook, etc.


Des empanadas préparées la semaine dernière.


Actuellement, je pense que c’est la seule entreprise en Argentine composée essentiellement de personnes trisomiques. Il est important de souligner que c’est une véritable entreprise, bien que l’idée ait germé au sein d’une association. Elle évolue dans un environnement compétitif.

À court terme, nous souhaiterions travailler au-delà des zones que nous couvrons actuellement et trouver un local où préparer la pâte à pizza, dormir après les évènements si besoin… Et à plus long terme, l’idée serait aussi d'ouvrir un food-truck ou un restaurant.




Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone