Dans une récente fatwa, Ali Khamenei a interdit aux femmes de pratiquer "le vélo dans les lieux publics". Pas de quoi décourager nombre d’Iraniennes qui s’affichent sur les réseaux sociaux chevauchant leur bicyclette. Et osent pour la première fois dire "non" au Guide suprême de la Révolution…

Il faut replacer la fatwa dans son contexte, celui d’un débat qui a agité l’Iran cette année. Il y a quelques mois, une campagne pour l’écologie avait été lancée par le gouvernement, laquelle visait notamment à promouvoir l’usage du vélo, avec un message disant : "Chaque mardi, laissez tomber la voiture et prenez votre vélo". Un certain nombre d’Iraniens y avaient adhéré et les vélos s’étaient multipliés dans les villes du pays.

Mais en haut lieu, cette nouvelle mode n’a pas du tout plu aux ultraconservateurs, plusieurs groupes considérant que voir des femmes sur un vélo était contraire à l’islam et relevait d’un "comportement indécent". Ce qui a déclenché un vif débat en Iran sur le fait d’autoriser ou non que les femmes à faire du vélo en public.

Au fur et à mesure, les voix des ultraconservateurs ont pris le dessus. Dans certaines villes, des religieux ont interdit aux femmes de faire du vélo en public. 


Le 6 septembre, la police iranienne a empêché la tenue d’une grande manifestation à Téhéran à laquelle devaient même participer des acteurs et actrices iraniens. Finalement, le 10 septembre, l’agence FarsNews, proche des Gardiens de la révolution, a publié une fatwa d’Ali Khamenei, laquelle interdisait aux femmes de faire du vélo dans les lieux publics, comme les rues et les parcs. En somme, l’idée était de limiter le droit des femmes à faire du vélo à des lieux qui leur sont réservés, notamment des parcs, ce qui existe dans la plupart des grandes et moyennes villes.

Cette fatwa a suscité une levée de boucliers chez de nombreuses Iraniennes. Et pour la première fois depuis l’établissement de la République islamique en 1979, une décision du Guide suprême est ouvertement critiquée. Des Iraniennes ont ainsi publié des photos d’elles à vélo, notamment sur Instagram et sur la page Facebook "My stealthy freedom", sur laquelle des femmes avaient déjà osé poser sans voile – alors que le port de celui-ci est obligatoire.




Deux Iraniennes ont même publié une vidéo sur l'île de Kish pour dire que dès la fatwa rendue, elles avaient loué des vélos et décidé de rouler : "C'est notre droit absolu et nous ne l'abandonnerons pas", disent-elles.



"C’est un gros 'non' aux conservateurs au pouvoir de la part des femmes iraniennes"

Nikou (pseudonyme) est une activiste du droit des femmes à Téhéran.

En fait, personne n’a vraiment idée de ce qui va se passer. L’Iran n’a jamais connu une situation pareille, où des citoyens décidaient d’ignorer une décision du Guide suprême, et même de faire de la provocation en s’affichant en train de faire le contraire de ce qui a été décrété. C’est un gros "non" aux conservateurs au pouvoir de la part des femmes iraniennes, surtout les jeunes.

Jusqu’ici, la police n’a rien fait. Avant la publication de la fatwa pourtant, des femmes à vélo avaient été arrêtées par la police dans de petites villes, alors que le débat faisait rage dans le pays. La police leur avait généralement juste demandé de s’engager à ne plus faire de vélo dans les rues et les avaient relâchées. Néanmoins, ça n’a pas empêché les gens d’organiser des manifestations pacifiques dans ces villes pour dire leur colère.



"La police ne pourra pas arrêter toutes les femmes qui font du vélo dans les rues"

Mais avec cette fatwa, la situation est différente. D’un côté, je pense que la police ne pourra pas arrêter toutes les femmes qui font du vélo dans les rues, c’est techniquement impossible. J’imagine plutôt qu’on aura une forme de tolérance implicite de la police, comme sur le sujet du hijab.

En Iran, les conservateurs veulent imposer à toutes les femmes de porter le voile de façon rigoriste, mais ça n’empêche pas plein de femmes de le porter très en arrière, de façon à ce que leur visage est très dégagé. Alors parfois, la police arrête des femmes un peu au hasard, les emmène au poste quelques heures, et ça recommence. Elles ont parfois des petites amendes mais pas plus que ça.

Mais de l’autre côté, je peux imaginer que voir des hommes et des femmes circuler en groupe à vélo dans les rues ne sera plus vraiment possible. Des femmes pourront essayer de faire du vélo dans les rues, en prenant le risque de se faire arrêter quelques heures. Ce que globalement, les Iraniennes ne craignent plus beaucoup : quand elles sont arrêtés en raison du port trop laxiste de leur hijab, beaucoup d’elles le prennent à la légère et se moquent même de la police.
Article écrit en collaboration avec
Alijani Ershad

Alijani Ershad , Journaliste